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                Arrivée dans un village

 

 Nous arrivons dans Old Delhi, peu avant 22 heures (Ouf!). De tous mes voyages à l'étranger, c'est probablement l'endroit qui m'est devenu le plus familier, pour y avoir passé plus de temps qu'il n'aurait fallu, bloqué que j'étais en 2001 après avoir avoir raté mon avion de retour. Je vais être obligé d'y passer la nuit et toute la journée du lendemain. A l'aéroport, j'avais communiqué le nom d'un hôtel où l'on était supposé me recontacter, au cas où les bagages seraient retrouvés. Mais comme Stéphane - qui connaît le coin encore mieux que moi - a déjà une guesthouse en vue, manifestement plus proche, je le suis, pressé de trouver enfin un pied-à- terre.

 

77                Villageois 

 

 Une fois les chambres choisies, on se retrouve en bas pour dîner. Je n'ai pas fermé la porte de ma chambre, n'ayant aucun bagage, gardant avec moi mon petit sac à dos que je porte tous les jours à Paris. Ce dépouillement involontaire, avec l'aisance du déplacement que cela procure, me donne une vague sensation de liberté, de légèreté. Stéphane se fie, en matière de plat indien, à mon choix. Il n'aurait pas dû : le "malai kofta" présenté devant nos yeux, ne ressemble en rien au premier plat sublime que j'avais testé dans un restaurant lors de mon premier voyage. La persistance de ce délice était telle que je n'ai jamais eu besoin de noter le nom de ce plat pour m'en rappeler, parmi les dizaines que compte la cuisine indienne. Ici, dans une espèce de bouillon baignent deux formes allongées censées être faits de pomme de terre, évoquant plutôt deux étrons nageant dans une mare immonde que de la nourriture. Un peu confus, je tente de faire comprendre à Stéphane que ce n'est pas le "malai kofta" mythique que j'ai connu. Alors qu'il évite de toucher ce mets étrange, je prends appui sur ma mémoire, dévoyée devant mes yeux par ce plat, et je me lance et mange sans trop rechigner. Ce n'est au fond pas trop mauvais. On dira simplement que c'est un "malai kofta" progressif, à la mode de Delhi. D'ailleurs, quelques instants plus tard, poussé par la faim, Stéphane réussira à y goûter, le visage à peine déformé par un rictus écoeuré. Il me parle de son regret de ne pas avoir son sac de couchage, tant les draps de lit sont sales. Je constate que, question propreté, qu'il est plus maniaque que moi. Je dormirai tout de même cette nuit avec mes vêtements, ne serait-ce que parce que je crains d'avoir froid.

 

78                Villageois  

 

 A table, Stéphane me donne un savon liquide qu'il a rapporté de sa chambre d'hôtel à deux cent dollars. Je vais pouvoir prendre une douche.

 

 Le lendemain. Mardi. Comme prévu, la nuit a été très moyenne. Quelques démangeaisons me confirment la saleté des draps et couvertures de ma chambre. Pourtant, j'étais habillé. Stéphane, qui trouve que ma chambre est plus propre que la sienne, pense la reprendre dès la nuit prochaine. Comme il est à Delhi pour trois mois, il envisage déjà de la décorer à son goût. Bonne chance. Pourvu que cela puisse conjurer la saleté. Quant à moi qui, théoriquement, devrait être dans le Rajasthan à cette heure, je sens que cette journée va être flottante. C'est pour cela que j'accompagne Stéphane à un magasin d'instruments de musique, où il doit rencontrer un ami de celui qui lui donnera des cours de sitar. Le magasin, qui n'ouvrira que vers douze heures nous obligent à des allers et venues au cours desquels je tente à plusieurs reprises de joindre sans succès le service de l'aéroport pour s'enquérir de nos bagages. Sauf que ça sonne toujours occupé. Nous nous rendons au bureau de KLM, la compagnie aérienne. Tout ce qu'ils peuvent faire pour nous, c'est de recomposer les mêmes numéros que nous connaissons déjà. Au moins, nous sommes fixés sur leur validité.

 

79                Villageois  

 

 De retour au magasin d'instruments, Stéphane retrouve un homme, accompagné d'une femme, dont je me rends compte très vite que ce sont des musiciens aguerris. Stéphane me présente chaleureusement comme un amateur de musique indienne. Je ne manque pas, pour le prouver de citer quelques musiciens indiens vus au Théâtre de la Ville, à Paris. Bientôt, un japonais, sérieux et discret, arrive pour prendre des cours de tabla (percussion). L'homme, après nous avoir offert le rituel thé au lait, fait une démonstration de différentes frappes sur son tabla, en fonction des écoles. L'instant est très intéressant, mais je finis par être gagné par un sentiment de vacuité : au fond, je ne fais que suivre. Vers treize heures, un peu gêné de regarder le musicien et son élève (Stéphane, lui, passionné, s'accroupit littéralement à côté d'eux, alors que je pense qu'ils ont sans doute besoin d'être seuls), je commence envisager de faire autre chose. Finalement, Stéphane et moi partons tous les deux. Décidé à me prendre en charge, j'envisage d'aller me balader dans un quartier que l'écrivain Catherine Clément, quelques semaines auparavant sur France Culture, considérait comme le plus bel endroit au monde. Stéphane, lui, plus soucieux que moi de récupérer ses bagages, projette de retourner à l'aéroport pour vérifier s'ils sont arrivés. On se donne rendez-vous pour le soir.

 

80                Fresque de cénotaphe

 

 Me voilà parti vers ce fameux quartier musulman Nizzamuddin, assez distant du centre touristique de Delhi. Comme j'ai du temps devant moi, je commence à m'éloigner à pied. Je tombe sur un étudiant qui a manifestement envie de faire la conversation avec moi. Sans doute est-ce lié à l'expérience des rencontres en Indonésie, mais je rechigne de moins en moins à m'arrêter devant certaines interpellations. D'ailleurs, cette conversation s'avère plutôt agréable. Le jeune homme manifeste une curiosité qui n'est pas vraiment plaquée et mécanique. Lorsque je lui parle de l'endroit où je me rends, il me donne des conseils si pointus que je me demande si je vais pas tout simplement au devant du démon : le mieux serait de m'habiller à l'indienne pour passer inaperçu ; il serait aussi préférable que je ne paraisse pas trop riche, ne serait-ce que sur un plan vestimentaire ; il y aurait une mafia locale, et qu'il vaudrait mieux que je quitte l'endroit avant la nuit, si je ne veux pas me faire agresser. Je ne peux qu'opposer un sourire à ses recommandations, que j'écoute pourtant attentivement. Etant donné que ni Catherine Clément, ni mon guide papier n'ont fait mention de ce genre d'inconvénients, je me persuade presque que ce jeune homme est imprégné d'un sentiment anti-musulman et je le quitte plus léger que jamais. Avec raison, car arrivé assez difficilement dans ce quartier que même le conducteur de rickshaw (pousse-pousse) avait du mal à trouver (aucun touriste ne s'y rend, parait-il), je n'ai même pas besoin de demander mon chemin pour que des habitants, très accueillants, m'indiquent l'endroit vers lequel je dois me rendre. Ainsi, j'ai moins l'impression de découvrir que d'être orienté.

 

83                Villageoise 

 

 Peu après, je me retrouve dans un espace précis, la dargah, constitué de tombeaux de saints musulmans, sans réellement comprendre où je suis exactement. Mais la ferveur religieuse qui règne dans ce lieu, le calme, la bonhomie, m'indiquent que j'ai atteint une zone stratégique. Le fait que je ne sois aucunement sollicité atteste du caractère peu touristique de l'endroit. Bientôt, je suis littéralement conduit devant une tombe recouverte d'une toile devant laquelle des hommes défilent, se courbent pour faire disparaître leur tête sous cette toile colorée. J'ai le droit de pénétrer dans l'enceinte, après m'être déchaussé. Quand on m'apprend que la tombe en question appartient à un célèbre poète et musicien soufi, Amir Khusrau, qui a vécu au 13eme et 14 eme siècle, je suis proprement stupéfait. D'autant plus que, grand amateur de musique classique persane, j'ai déjà eu l'occasion à Paris d'écouter des chanteurs interprétant des paroles de ce poète. Je suis donc sidéré de voir que des hommes défilent sans discontinuer devant sa tombe. Des femmes également, mais cantonnées derrière l'enceinte du tombeau, comme des enfants punis. J'essaie de relativiser cette vision en me disant que chez des islamistes, elles resteraient chez elle. Tout de même, moi qui ne suis pas musulman, j'ai le droit de pénétrer à l'intérieur pour contempler ces hommes venant prier devant la tombe d'un poète. J'en ressors, comme eux, en marche arrière, assez ému, et accepte volontiers la petite patisserie qui m'est offerte. Mais je n'ai droit qu'à une seule. C'est sur, je reviendrai.

 

84                                    Villageoise

 

 Je rentre à l'hôtel le soir rendre les clés de ma chambre en pensant y retrouver Stéphane. Maintenant que j'ai pris mon billet de train, je sais que je vais quitter Delhi cette nuit. J'espère retrouver Stéphane pour le saluer, mais notre rendez-vous étant informel, il y a peu de chance qu'on se voit. Quelques instants après, au moment où je me décide à sortir, il arrive... avec son sac dos. Cette vision perturbe mon jugement et, à son incitation, je me décide à repartir l'aéroport pour y chercher mon sac. Ca va être très serré. Il me faudra absolument prendre un taxi et, de l'aéroport, un autre pour me rendre à la gare. Les salutations avec Stéphane sont rapides. Juste le temps de prendre son e-mail et je me précipite en courant dans les rues étroites de Main Bazar à la conquête d'un taxi. Je crois que c'est la première fois en vacances (en Inde, en tout cas) que je suis dans un tel état, ayant toujours épousé le rythme des espaces que je visitais. Mais cinq minutes à peine après, je m'arrête net. Une révolte s'opère en moi : je refuse d'y aller. Trop risqué. Trop précipité. Et si je ratais mon train après avoir récupéré mon sac ? Surtout, je n'ai aucune envie d'alterner des rythmes aussi contradictoires : tours et détour de l'avion, attente interminable à Bombay, queue pénible Delhi, pour réembrayer sur une course insensée dont l'issue n'est pas garantie, si ce n'est par un surcroît de sueur et d'accélération du rythme cardiaque. Je refuse. Je partirai sans bagage.

 

85                Villageois avec turbans typiques du Rajasthan 

 

 Je reviens donc tranquillement à l'hôtel, dans l'intention d'y prendre un dernier dîner avant mon long voyage en train. Je retrouve Stéphane, surpris mais compréhensif. A table, il sort un objet retrouvé dans le sac récupéré : son livre. Et la photo de son ex-petite amie. Pour lui, les choses, décidément, rentrent dans l'ordre.

 

 Mardi soir. Me voici enfin parti pour le Rajasthan. Dans le train avec couchette, en première classe (c'est plus cher, mais je n'avais pas le choix, et d'ailleurs ça me convient parfaitement), je commence à me réjouir d'être le seul dans la cabine à deux places. Il y aura bien quelqu'un qui arrivera plus tard, au moins ce sera plus tranquille que certains voyages de nuit antérieurs. Tout serait parfait s'il n'y avait pas ce bruit produit par l'air conditionné censé apporter un certain confort inhérent à la première classe. La soufflerie est si forte que je m'imagine passer une nuit glaciale. En plein été, ce serait intéressant, mais là... Tant pis, pour ma première nuit, je sors mes boules quiès, devenues, plus que des répulsifs anti-moustiques, indispensables pour passer des nuits pas trop agitées. De toute façon, j'aurais du mal à dormir, le balancement du train étant loin de me procurer l'apaisement qu'affectionnerait un nourrisson dans son landau.

 

87                                    Femmes en sari 

 

 

Suite : INTERSTICES OUVERTS AU SABLE (Voyage en Inde) 3

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