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16 mai 2013 4 16 /05 /mai /2013 10:43

 

 

 

 

 

Elena's aria

 

Spectacle d'Anne Teresa De Keersmaeker

 

Avec Anne Teresa De Keersmaeker/Sue-Yeon Youn, Tale Dolven, Fumiyo Ikeda, Cynthia Loemij, Samantha Van Wissen

 

 

 C'est dès l'entame de "Elena's aria" que le spectateur peut ressentir la singularité d'une pièce qui, lors de sa création en 1984, avait suscité beaucoup de réserve. Les familiers des spectacles d'Anne Teresa De Keersmaeker ont beaucoup de chance, en particulier celle de pouvoir s'imprégner des différents styles, moments de la chorégraphe belge dont on a pu revoir, au fil des années, des pièces comme "Fase" ou "Rosas danst Rosas".

 

 La simple vision des chaises, de plus en plus présentes dans "Elena's aria", suffit, à cet égard, à créer une correspondance avec une pièce récente d'Anne Teresa De Keersmaeker : c'était "3 Abschied", conçue avec Jérôme Bel autour de la musique de Malher ; oeuvre conceptuelle et déconstruite où s'affirmait, une fois de plus, l'étroite relation de la chorégraphe avec la musique.

  

 Dès de le début de "Elena's aria", la rupture avec ces pièces précédentes s'affirme avec l'avancée sur scène de Fumiyo Ikeda, danseuse historique de la création de la pièce. Elle s'assoit sur une chaise, sort un livre d'un petit meuble et se met à lire. Il faut tendre l'oreille avant de s'imprégner du contenu du texte de nature épistolaire. Petit à petit, on sent dans cette lecture, associée à l'accent de la danseuse japonaise, une distance qui s'installe, comme pour signifier que ce n'est pas cela l'important : le corps reprend ses droits, des petits dodelinements de la tête se font, traduisant une volonté d'inscrire la parole dans un rythme corporel.

 

 Cette position décalée est déjà en soi tout un programme : le corps positionné à l'avant-scène, côté droit, vient nous signifier l'aspect asymétrique du spectacle, sa volonté de ne pas entrer de plein pied dans la danse. "Elena's aria" est une pièce où les éléments vont se couturer peu à peu, et c'est en cela qu'elle reste profondément moderne. La mécanique dansée de bon nombre de chorégraphies d'Anne Teresa De Keersmaeker - qui trouvait avec la figure du tournoiement une sorte d'achèvement technique - est ici remise en cause dans une démarche radicale. Il y a une lenteur patente de la mise en oeuvre qui a fait fuir un bon nombre de spectateurs, dont on peut parier qu'ils sont familiers de la chorégraphe. 

 

 Pourtant, "Elena's aria" est tout entier investi par la danse. Mais sa façon de procéder par tâtonnements, hoquettements, ralentissements, immobilité (danseuses attendant sur une chaise) rompt continuellement son unité avant qu'une dynamique ne s'installe vraiment pour ce spectacle exceptionnellement long pour l'époque (1h50). A l'image de la grande danseuse longiligne - dans son allure "bauschienne" -, les éléments se mettent peu à peu en place.

 

 Progressant lentement autour de son cercle, l'attention portée aux mouvements minimalistes témoigne moins d'un quelconque rituel que d'une distance analytique avec les composantes de la danse d'Anne Teresa De Keersmaeker. On sent dans ces déplacements "précautionneux" incertains, ces arrêts et déséquilibres, une réinterrogation de la virtuosité atteinte dans les précédentes pièces. Le geste de soulever sa robe, qui irrigue toute la pièce, loin d'inscrire une quelconque sensualité, serait plutôt à apprécier comme tremplin servant à faciliter le transport du corps dans l'espace.

 

 Quant aux moments se déroulant dans le fond de la scène ils traduisent ce long cheminement vers un équilibre des corps, marqués ici par une individualisation totale - pas de contacts entre les danseuses. Quand l'une semble fuir, apeurée, la progression des deux autres engagées dans leurs mouvements harmonieux, c'est toute la question de l'harmonie de groupe qui est abordée, sur un mode assez bouffon. Passés ces instants, on retrouve la verve des corps, dans une libération totale des formes chorégraphiques, dès lors que les chaises envahissent peu à peu la scène.

 

 La dynamique de "Elena's aria", fondée de plus en plus sur la répétition et l'amplification, manifeste cet accomplissement lent vers lequel tendent les figures. Il est particulièrement émouvant d'y voir danser Anne Teresa De Keersmaeker elle-même. Quand, à l'issue d'une série de gestes, elle se met à ramper, on a alors l'impression que c'est son corps - avec l'exigence physique que cela suppose -  qui est garant d'une traversée du temps de cette pièce, dont le spectateur devient le dépositaire privilégié. 

 

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Publié par Karminhaka - dans DANSES CONTEMPORAINES
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