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Ce récit porte sur un voyage effectué en Janvier 2005 dans le Rajasthan, région du Nord-Ouest de l'Inde. Il a été écrit lors du retour à Paris.

 

 

 

 

 

 Apologie du voyageur

 

Le voyageur est encore ce qui importe le plus dans un voyage. Quoi qu’on en pense, tant vaut l’homme, tant vaut l’objet. Car enfin qu’est-ce que l’objet, sans l’homme ? Voir n’est point commun. La vision est la conquête de la vie. On voit toujours, plus ou moins, comme on est. Le monde est plein d’aveugles aux yeux ouverts sous une taie ; en tout spectacle, c’est leur cornée qu’ils contemplent, et leur taie grise qu’ils saisissent.

Les idées ne sont rien, si l’on n’y trouve une peinture des sentiments, et les médailles que toutes les sensations ont frappé dans un homme.

Comme tout ce qui compte dans la vie, un beau voyage est une œuvre d’art : une création. De la plus humble à la plus haute, la création porte témoignage d’un créateur. Les pays ne sont que ce qu’il est. Ils varient avec ceux qui les parcourent. Il n’est de véritable connaissance que dans une œuvre d’art. Toute l’histoire est sujette au doute. La vérité des historiens est une erreur infaillible. Qui voyage pour prouver des idées, ne fait point d’autre preuve que d’être sans vie, et sans vertu à la susciter.

Un homme voyage pour sentir et pour vivre. A mesure qu’il voit du pays, c’est lui-même qui vaut la peine d’être vu.

 

André Suarès, le Voyage du condottiere (1910-1932)

 

 67                                    New Delhi, Dargah de Nizzamuddin

 

 

On ne s'habitue pas à l'Inde. On y revient.

 

 C'est contre l'Indonésie que je suis retourné en Inde. Contre cette séduction immédiate que Bali avait exercé sur moi. Cet enchantement, confirmé auprès d'un ami qui avait voyagé dans le même coin quelques mois avant moi, j'avais fini par le mettre en doute. J'avais passé trois semaines à répondre aux incessantes sollicitations des Indonésiens en affichant un refus souriant, en me convaincant, à l'instar des recommandations de mon guide, que c'était la bonne solution tant, sur le plan humain, ils étaient eux-mêmes avenants, décontractés, chaleureux. A tel point qu'il devenait parfois difficile de leur dire non. A plusieurs reprises, je repensais à mes précédents voyages en Inde et, ne pouvant m'empêcher de comparer, j'avais l'impression de rabaisser les indiens qui, à côté des balinais, paraissaient plus froids, plus distants. Je me devais de retourner en Inde pour réévaluer l'approche que j'en avais, pour l'appréhender non à l'aune de l'Indonésie, mais pour elle-même ; pour me convaincre que s'il n'y avait pas la même chaleur dans cet immense pays, j'allais y retrouver quelque chose de plus profond.

  

 Me voilà donc reparti pour un quatrième voyage, le moins préparé qui soit. J'ai bien acheté un nouveau guide, mais je sais que je ne l'ouvrirai réellement que lorsque je prendrais le R.E.R me conduisant à l'aéroport, et que ce sera seulement dans l'avion, avec neuf heures de vol, que j'établirais vraiment mon itinéraire dans le Rajasthan, région dans laquelle je compte passer quinze jours.

 

 Je me suis tellement peu soucié de vérifier certains éléments sur mon vol que c'est seulement dans le R.E.R que je m'aperçois que la station à laquelle je dois descendre n'est pas indiquée sur le récapitulatif de mon itinéraire (il y en a deux : Charles de Gaulle 1 et 2). Je commence déjà à pester contre ma désinvolture - il aurait suffit que je vérifie ; à présent, c'est trop tard -, me comparant à un débutant complet en matière de voyage ; et je descends à la première des deux stations conduisant au terminal de départ. Donc, au hasard. Je passe évidemment beaucoup plus de temps que prévu pour rejoindre le point d'enregistrement des bagages. L'hôtesse qui vérifie mon billet et me conduit au bon guichet, dépassant une queue déjà fournie, me signale qu'à dix minutes près, l'enregistrement était terminé et que j'aurais été obligé de prendre l'avion suivant. Je me dis alors que, pour quelqu'un qui devrait être aguerri en matière de voyage, il y a chez moi un besoin peut-être inconscient de me reconnecter avec des frayeurs primordiales.

 

68                                    New Delhi, Dargah de Nizzamuddin

 

 Me voici donc dans l'avion. Puisque, avec la désinvolture de celui qui aborde un voyage en Inde comme on part en week-end, j'ai réussi à éviter un ratage, je peux désormais aborder mon vol sereinement. Je vais enfin pouvoir établir tranquillement mon itinéraire. C'est peu à peu que je prends conscience que, d'une part, je suis dans un Boeing 747, et qu'il y a donc foule dans l'avion, mais que, d'autre part, le vol, après une courte escale à Amsterdam, ne prendra que 8 heures, compte tenu du décalage horaire. De tous mes voyages en Inde, ce sera sans doute le plus rapide. Par contre ce que j'apprécie moins, c'est de me trouver assis entre deux indiens. Il me semble que, dans un avion, j'ai toujours été assis soit côté fenêtre, soit côté couloir, mais jamais entre deux - notamment parce qu'à l'enregistrement, on m'avait laissé le choix. Etre assis à côté d'un indien, c'est le gage d'un frottement impromptu des corps ; c'est la préfiguration de la proximité physique des queues aux guichets des gares pour acheter des billets de train : mon corps, en tant que tel, n'existe pas ; c'est tout juste un objet posé dans l'espace qui sera soumis à des coups de coude, de genoux ; un piquet de slalom que tel skieur ne pourra éviter pour gagner du temps et de l'espace. Si celui qui est ma gauche est relativement tranquille, celui de droite, au corps nettement plus massif, a d'emblée annexé l'accoudoir, et fait autant qu'il peut tanguer le haut de son corps vers la gauche - vers moi donc - afin de trouver la meilleure position possible. Certes, il a besoin de plus de place que moi, de par sa stature, mais il pourrait tout de même prendre en considération mon existence. Ayant peu dormi la nuit précédente, je tente quelque somme, régulièrement haché par un mouvement de bras de celui-ci. L'Inde est déjà là.

 

69                                    New Delhi, Dargah de Nizzamuddin

 

 

 A propos de corps d'indien, je remarque - et je ne suis pas le seul - cette jeune femme indienne, qui, à première vue, ne me paraît pas avoir plus d'une vingtaine d'années. Petite, elle monte littéralement sur son siège pour ranger des affaires dans le compartiment à bagages au-dessus d'elle. Son corps s'étire vers le haut, son tee-shirt moulant se soulève au point de révéler un ventre presque bedonnant. Cette vision a quelque chose de troublant, au sens où je ne me rappelle pas avoir vu en Inde une jeune femme de son âge en sari avec un ventre aussi voyant. Forcément, elles sont souvent très minces, particulièrement dans les régions rurales. Tout au moins, il me semble que jusqu'alors, c'est surtout les femmes mûres, passée la quarantaine, qui affichent le plus cette partie de leur corps. Cette jeune femme, dans son habit occidental, me frappe en ce sens qu'elle concentre deux identités de femme, l'une traditionnelle (avec cette visibilité du ventre), dans une convention d'habillement, et l'autre moderne, où ce dévoilement d'une partie de son anatomie l'entoure d'une aura érotique. Et ce n'est pas son tour de poitrine généreux, rendu plus voyant par son tee-shirt moulant, qui le démentira. Et tous ces regards d'indiens qui convergent vers elle sont là pour l'attester.

 

 Dans tous mes voyages en Inde, je n'ai jamais vu cette sidération scopique, cette convergence d'yeux vers un unique point du féminin. A cet égard, le boeing, dans ce moment d'intimité fantasmatique, ne paraît plus aussi grand. J'arrive même, pour une fois à me pencher vers l'avant pour voir un enfant regarder un dessin animé sur un D.v.d portable juché sur ses genoux. Ce gamin-là, à la classe d'indiens aisés à laquelle il doit appartenir, est complètement coupé de l'environnement alentour, plongé dans son univers technologique avancé. Nous autres, avons droit simplement à un casque et une petite télé perchée au-dessus de nos têtes, dont l'écran n'est probablement pas plus grand que son portable.

 

70                New Delhi, Dargah de Nizzamuddin

 

 À l'exception de ces deux indiens qui me tiennent en tenaille, le voyage se déroule bien. Je suis satisfait que le vol ne soit pas trop long, sauf que... Sauf que, à vingt minutes environ de l'atterrissage à New Delhi, le commandant fait une annonce en anglais que je m'efforce de décrypter en tendant l'oreille. Il me semble bien qu'il précise qu'on ne peut pas amorcer la descente tout de suite car un épais brouillard nuit à la visibilité. Il n'a pas prononcé le mot "épais" en anglais - et s'il l'avait fait, je n'en aurais rien su -, mais si le brouillard nuit à ce point à l'achèvement tranquille de notre vol, il ne peut qu'être épais. Nous sommes donc pendant quarante cinq minutes soumis à une ronde dans le ciel - je pense alors à ce moment-là, à Faulkner adapté au cinéma par Douglas Sirk (La ronde de l'aube) : l'impression subite d'être le jouet de l'espace, d'être pris dans un mouvement incontrôlable.

 

 Sur l'écran de télévision censé marquer le compte à rebours de l'approche défilent des chiffres bizarres : 19, 18, 19, 20, 17. Faulkner encore me vient à l'esprit : "La montre qui mesure le temps est le mausolée de tout espoir et de tout désir". Pour nous, pauvres insectes cherchant vainement notre source lumineuse, il n'y a plus qu'à attendre. Les choses se gâtent sérieusement - au moins, il y a de la gradation - quand le commandant annonce qu'on ne pourra finalement pas atterrir, et qu'on sera obligés d'opter pour l'aéroport de Bombay, à une heure et demi de vol. Ah! ce vol de huit heures dont je me réjouissais de voir la fin. Et comme pour en rajouter une couche, il faudra compter environ douze heures d'attente dans cet aéroport imprévu. Je repense alors à ce presque ratage au niveau de l'enregistrement à l'aéroport Charles De Gaulle. Est-ce que cela aurait vraiment changé quelque chose d'avoir raté mon avion ?

 

71                New Delhi, Dargah de Nizzamuddin

 

 Bon, puisque l'itinéraire que j'avais établi pour mon voyage dans le Rajasthan est tout frais, pourquoi ne pas essayer d'intégrer cet aléa dans mon organisation ? Partir de Bombay et se rendre en train dans le sud de la région à visiter ? Studieusement, je ressors mon guide, mais abandonne très vite cette idée : il faudrait compter sur une quinzaine d'heures de train. Et je me vois mal aller réclamer mon sac de voyage parmi ceux de quatre cent passagers et me faire la malle. Attendons donc.

 

 Arrivée à l'aéroport de Bombay vers une heure trente du matin. Je sais que certaines personnes vont être dirigées vers des hôtels (familles avec enfants, handicapés). Comme la plupart, je me cherche un siège incliné pour me reposer. J'arrive à m'en trouver un près d'un indien, en pensant que je vais essayer de dormir, mais l'homme trouve opportun d'entamer la conversation avec moi. Mon anglais étant plus limité que le sien, je m'en tiens à des réponses laconiques, espérant par cet handicap le décourager. Bien au contraire, comme beaucoup d'indiens un tant soit peu curieux de discuter avec des touristes, il m'inonde de questions avec chaleur et bonhomie. Loin d'esquiver son interrogatoire, j'envisage ce premier contact de manière positive en me disant qu'après tout, ça fait aussi partie des rencontres qui comptent dans un voyage. Celui-ci est particulièrement tenace. En lui parlant, je regarde de temps en temps, presque avec envie, les personnes autour de nous qui dorment déjà. Il n'a décidément pas compris que je voudrais en faire autant. Plus tard, je réussis à lui fausser compagnie en allant prendre un repas gratuit dans l'aérogare, en espérant qu'à mon retour, mon siège sera occupé par quelqu'un d'autre.

 

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 Après une douzaine d'heures d'attente à l'aéroport, comme promis nous sommes enfin appelés à réembarquer pour New Delhi. Dans la queue qui se forme, je rencontre deux français, dont l'un tient un instrument de musique à bout de bras. La conversation s'engage. L'homme à l'instrument de taille assez petite nous fait part de sa nuit passée dans un hôtel quatre étoiles à deux cent dollars. Il ne comprend pas pourquoi on n'a pas pu bénéficier des mêmes prestations, compte tenu du dommage subi en plus. Mais le fait qu'il était dans l'avion en première classe y est sans doute pour quelque chose. Quand par ailleurs, il annonce qu'il vient passer trois mois en Inde pour apprendre le sitar (instrument qu'il tient à la main), j'ai une impression assez curieuse : mon désir d'Inde à moi se réduit à venir une quatrième fois dans ce pays pour une durée minimale, alors que celui-ci a franchi un pas supplémentaire en venant apprendre un instrument, que je considère comme probablement le plus beau du monde. J'essaie de me rassurer en me convaincant qu'il a certainement vu moins de concerts que moi à Paris. Tout de même, c'est agaçant.

 

 Nous réussissons enfin à embarquer. Je pense que, malgré la conscience que j'ai d'avoir perdu une journée dans mon court voyage en Inde, je suis resté relativement patient. J'ai peut-être tout simplement calqué mon comportement sur celui des indiens majoritaires dans l'avion qui, dès l'annonce de la déviation vers Bombay, n'ont manifesté aucun signe d'impatience. Mais il y a tout de même cette journée qui me file entre les doigts. Pourtant, arrivé à New Delhi, je tente de me remotiver en me disant qu'il serait possible de rattraper le temps perdu en prenant le train le soir même pour se rendre dans le Shekawati. Ce serait seulement quelques heures à peine après l'atterrissage, mais je n'ai pas tellement le choix. Seulement voilà : la queue serpentine qui se forme pour les vérifications de passeport s'avère interminable. Il me faudra une heure trente pour parvenir devant le guichet d'un indien après avoir pesté contre les personnes qui, même involontairement, m'auront dépassé dans les virages de ces queues un peu spéciales. Une heure trente : un record. Et cette fois-ci, je le sentais, l'irritation commençait sérieusement à me gagner. Surtout, je voyais progressivement filer la possibilité de prendre le train le soir même.

 

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 Projet définitivement abandonné quand, au moment de récupérer mon sac de voyage, je retombe sur les deux hommes avec qui j'avais bavardé. Celui qui venait apprendre le sitar, voyant que je ne trouvais pas mon sac, m'annonce que ce n'est pas la peine de chercher : nos bagages ne sont pas arrivés. D'emblée, je me sens moins irrité qu'eux, qui sont là depuis déjà un moment à remplir des formulaires. Pour ma part, ce n'est pas une première. J'avais déjà eu la même expérience lors de mon premier voyage en Inde. Je suis en quelque sorte plus gêné d'avoir perdu douze heures que de n'avoir pas mon sac. La répétition de la perte engendrerait-elle l'habitude ? Sans doute. En tout cas, j'ai déjà intégré les parades adoptées lors du premier voyage et dont je trouve, à penser à tous les vêtements emportés, que je n'avais pas tiré les leçons : s'alléger, s'alléger. Mes compères, nettement plus fâchés, ont des éléments beaucoup plus importants dans leurs bagages. Pour ma part, je me vois déjà acheter quelques chemises indiennes - ce qui était prévu de toute façon - et autres affaires avant de poursuivre mon chemin. D'autant plus que, cette fois-ci, une compensation de 2500 roupies nous est délivrée afin de parer à certains achats. Tout cela aura quand même pris une bonne heure.

 

74                New Delhi, Dargah de Nizzamuddin

 

Pour me rendre dans le centre, je prends le bus avec Stéphane N., franco-vietnamien dont je n'aurais jamais deviné le caractère métissé si je n'avais pas vu son nom sur la fiche qu'on nous a fait remplir. Heureusement qu'il a gardé son sitar acheté avec lui. Malgré cette situation désagréable pour nous deux, il garde un enthousiasme manifesté par une volubilité sans faille. Même si ça et là perce une inquiétude diffuse. Ainsi, dans le bus, en ouvrant le petit sac à dos qu'il avait conservé, il constate qu'il n'a plus le livre de physique qu'il avait emporté. Sa nervosité donne l'impression que ce livre était aussi important que le chargeur de son appareil photo numérique laissé dans son sac de voyage. Il y revient à plusieurs reprises, tentant de se remémorer l'endroit où il l'aurait laissé. Le comptoir où il aurait rempli le formulaire ? Je tente vaguement de le rassurer en lui faisant remarquer que si c'était à cet endroit qu'il l'avait égaré, je l'aurais remarqué. Je remarque forcément un livre qui traîne, même si c'est sur un sujet très éloigné de mes intérêts livresques. De la physique... Je me suis bien déjà rendu au Maroc avec un bouquin de Levinas entre les mains (Humanisme de l'autre homme). Pas ce qu'il y a de plus reposant. Aussi, je compatis devant le désarroi de Stéphane à cette perte. Mais l'a-t-il vraiment perdu ? Est-ce qu'il n'est pas en train, de par sa nervosité, de perdre sa lucidité, ainsi que le sens des mesures ? On dirait qu'il surjoue malgré lui la question de la perte d'un objet. Le sac de voyage resté sans doute à Amsterdam serait comme le signe de toutes les pertes possibles. Il fouille à plusieurs reprises dans son sac, explorant la moindre petite pochette, mais le petit sac reste désespérément plat. Le livre contenait aussi une photo d'une ex-copine dans un paysage au Ladakh qu'il tenait à me montrer. Je suis touché par cette volonté de partage.

 

75                                         New Delhi, Dargah de Nizzamuddin

 

 

Suite : INTERSTICES OUVERTS AU SABLE (Voyage en Inde) 2

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