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6 octobre 2015 2 06 /10 /octobre /2015 17:52

 

                                      Photo : Youngmo Cho

 

 

Dancing Middle-Aged Men

 

Chorégraphie de Eun-me Ahn

 

 

 Le dernier spectacle présenté par Eun-me Ahn, "Dancing Middle-Aged Men" vient clore une trilogie réjouissante, que le spectateur qui aurait assisté aux deux premiers commence à anticiper la succession des séquences. Voilà pourquoi on attend, de prime abord, le solo inaugural de la chorégraphe, avant de céder la place à ses danseurs. Pourtant, surprise, on ne la voit pas tout de suite : un écran de danseurs s’interpose, pour finalement la laisser venir sur scène. Cette fois-ci sa prestation, totalement bouffonne, laisse une impression mitigée : celle d’un jeu fortement teinté de sons appuyés, qui frisent la complaisance racoleuse.

 

 Passé ce prélude relativement décevant – qui pourtant distille des signaux sur la teneur à venir du spectacle -, on assiste à la véritable entrée sur scène de la troupe. Et on a alors droit à un véritable morceau de bravoure, qui place la danse à un très haut niveau de maîtrise technique. La danse ? On devrait dire, d’une façon plus littérale, l’expressivité étourdissante des corps des danseurs. Un engagement physique ahurissant, qui témoigne d’un travail à mettre hors d’haleine, une jubilation de tous les instants, portant l’accomplissement corporel au-delà de nos schémas chorégraphiques contemporains, où la virtuosité, l’élégance, le dispute souvent à une construction savante.

 

 Ici, la haute technicité s’accole à un sentiment de vertige, comme si les corps devaient dépasser cette maîtrise pour ouvrir sur un autre champ. Formidables moments, où le déséquilibre devient, par une répétitivité saisissante, le concept majeur du spectacle. Voir tous ces danseurs sauter en avant, opérer des roulements et récupérer comme si de rien n’était, dans un tourbillon d'élasticité, confère un sentiment d’ivresse sans faille à "Dancing Middle-Aged Men".

 

 Et cette impression s’accentue, prenant un tour carrément magique lorsque l’eau envahit la scène. Telle une pluie bienfaitrice, elle invite les danseurs à épouser encore plus la force de l’aléa : à combien de reprises, lors d’un saut, d’une roulade, on en voit qui glissent, se récupèrent par miracle, comme si l’assise corporelle forgée par des heures d’entraînement, ne pouvait rompre la souplesse des performeurs. L’eau, loin d’enrayer cette virtuosité, permet au contraire d’en éprouver l’indéfectible tracé, son cheminement inaltérable.

 

 Comme dans les précédents volets, une longue séquence vidéo, qui puise dans la matière du réel, montre des hommes coréens invités à danser. Souvent filmés à l’extérieur – comme pour en renforcer le caractère spontané -, ils se prêtent avec plus ou moins de liberté à l’invitation, qu’ils fassent ou non l’objet du regard d’un tiers. Comme toujours, certaines séquences prennent une allure surréaliste (un homme qui, dans ses soubresauts dansés, harangue un train qui passe ; un autre qui jongle littéralement avec une assiette remplie d’aliments…).

 

 Et tant pis si, dans son ultime mouvement – qui consiste à inviter sur scène certains des protagonistes -, "Dancing Middle-Aged men" n’est pas aussi émouvant que "Dancing Grandmothers", où se tissait entre vieux et jeunes un puissant sentiment de filiation. C’est sans doute que la premiere partie de la pièce, sans doute le plus beau de la trilogie, a laissé dans notre vision enchantée, d’imperceptibles traces illuminées. Irremplaçables.

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Publié par Karminhaka - dans DANSES CONTEMPORAINES
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28 septembre 2015 1 28 /09 /septembre /2015 20:34

 

               Photo : Youngmo Choe

 

 

Dancing Teen Teen

 

Spectacle de Eun-Me Ahn

 

 

 On le sait maintenant, bien que son apparition en France soit tardive, mais la chorégraphe et performeuse coréenne Eun-me Ahn fonctionne beaucoup à la série. "Dancing Teen Teen", avec "Dancing Grandmothers" découvert l’année dernière, fait partie d’une trilogie (la dernière pièce, "Dancing Middle-Aged Men", sera présentée au MAC de Créteil).

 

 Comme dans "Dancing Grandmothers", "Dancing Teen Teen", opus consacré à la jeunesse coréenne, s’ouvre sur une prestation de la chorégraphe. Seule sur scène, sans musique, ses mouvements circulaires, appuyés par des arabesques des bras, oscillent entre virtuosité contenue et relâchement facétieux. Une mise en train qui tient du prélude cool, déconnecté de ce qui va suivre. Car avec l’entrée en scène des jeunes danseurs, c’est un tout autre rythme qui prévaut : fougueux, sans retenue, exalté, comme si l’on pénétrait dans une boîte de nuit par inadvertance, pour être médusés par l’énergie déployée par ces jeunes.

 

 On aura beau se sentir moins familier de ces danses urbaines, se dire qu’il n’y a là que l’expression d’une assimilation de déhanchements purement occidentaux, il faut reconnaître à Eun-me Ahn une vertu précieuse : celle de documenter un pan d’une réalité de la vie coréenne, qu’un simple occidental (touriste de surcroît) ne pourrait mesurer, tant il est féru de beauté et de traditions (ce qu’offre, largement, la Corée).

 

 Comme dans "Dancing Grandmothers", la vidéo prend place ici, en un long intermède découpant le spectacle en deux ; longue, répétitive, certes, elle témoigne pourtant de cette attention chez Eun-me Ahn à prélever, dans le réel de la vie des jeunes coréens, quelques palpitations essentielles. Traversés par quelques moments surréalistes (en arrière plan, des gymnastes courent sur un tapis roulant ; des enfants qui s’adonnent à la luge), ces traces réalistes sont livrées avec une grande unité spatiale et géographique : souvent dehors, filmées en hiver. Et même s’ils sont vêtus de lourds habits, la danse qui palpite de ces jeunes corps indique à quel point il y a une réserve de danse à explorer, un potentiel physique à révéler.

 

 C’est en cela que la translation du travail d’Eun-me Ahn se révèle passionnante : en passant la réalité dans son filtre créateur, elle permet au spectateur d’appréhender des moments singuliers de son peuple. Volontairement pop, le spectacle accumule un travail sur la couleur, entre multiplication des changements de vêtements bariolés (les chaussettes ont rarement la même teinte) et des variations sur la lumière étonnantes (dans une seule scène, des vêtements changent de couleur simplement par le jeu des lumières).

 

 Ainsi, le point de départ, documentaire, chez Eun-me Ahn, devient foncièrement axé sur une artificialité revendiquée. Elle en arrive ainsi à évoquer, par l’usage soutenu de pois, l’univers de la grande plasticienne Yayoi Kusama. Et avec les jeunes coréens s’exprimant dans un micro avec un savoureux accent, c’est à Pina Bausch à laquelle on pense : cette capacité à créer, par la plus simple adresse au public, en seulement quelques phrases savoureuses, le sentiment d’un doux partage.

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Publié par Karminhaka - dans DANSES CONTEMPORAINES
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25 septembre 2015 5 25 /09 /septembre /2015 16:35
Photo : Georges Jumarie

Photo : Georges Jumarie

Le Pansori

 

Avec Ahn Sook-sun et Nam Sang-il, chant

Cho Yong-su, soribuk

 

 

 On commence à prendre l’habitude de voir, sur les scènes parisiennes, des représentations de Pansori, nommé de manière impropre ou pas, opéra coréen. La Maison des Cultures du Monde, avec son inlassable découverte de la culture du Pays du Matin Calme, nous a déjà donné l’occasion, et de belle manière, d’y assister. Un film comme "Le chant de la fidèle Chunyang", de Im Kwon-taek, a participé aussi de cette "démocratisation" du genre.

 

 Dans le cadre de l’année France-Corée, l’occasion était pourtant encore excitante d’assister à un genre rare. Si le Pansori est majoritairement interprété par une soliste femme, qui s’emploie, munie d’un simple éventail, à endosser des rôles différents, l’épisode présenté aux Bouffes du Nord avait un caractère exceptionnel. Il mettait ainsi face à face deux chanteurs : une femme, évidemment, Ahn Sook-sun, née en 1949, considérée comme une des grandes figures du genre, et son cadet de 30 ans, Nam Sang-il, qui fut même son élève.

 

 Mais voir ces deux artistes ensemble n’entraine pas pour autant un rapport de filiation. C’est sans doute pour cela que ce duo avait quelque chose d’exceptionnel, en contribuant à donner au Pansori un relief singulier, une souplesse narrative. C’est la beauté même de ce style, dont la source initiale est populaire – le chanteur de Pansori, itinérant, était alors envisagé comme un troubadour – et qui mêle, dans une intimité  renouvelée, la noblesse du chant (sa dimension opératique), et la vibration sautillante du récit.

 

 On reste saisis par cette ductilité frémissante de la voix des chanteurs. Leur raucité appelle aussi le maniement d’un texte qui flirte aisément avec la trivialité. Il en est ainsi de ce "Dit du palais sous la mer", sorte de conte nourri par un bestiaire, au centre duquel se trouve un roi-dragon, malade à force d’avoir bu. Désopilant par moments, le texte surtitré, admirable dans son déferlement d’images croquignolesques, n’hésite pas à distiller des expressions scatologiques, mentionnant explicitement les orifices.

 

 Et quand ces magnifiques chanteurs, sertis dans leur éblouissant costume, endossent des postures de comédiens, à grands renforts de gestes (l’éventail toujours), on a vraiment l’impression que le Pansori atteint une dimension proprement épique. Une expression vocale simplement soutenue par le gosu, le joueur de percussion soribuk. Ses ponctuations régulières par des onomatopées, indispensables (auquel le public est invité à participer) ajoute cette force rythmique au Pansori. Le coup sec du bâton alternant avec les frappes sourdes de la main gauche dessine un environnement sonore où la puissance le dispute à la finesse de la lecture de la narration.  Trois personnages seulement qui suffisent à dessiner un univers aussi scintillant que profond. 

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22 septembre 2015 2 22 /09 /septembre /2015 21:09
Photo : Georges Jumarie

Photo : Georges Jumarie

 

Rituel chamanique

 

 

 On cherchera en vain une continuité ente le rituel de Jongmyo Jeryeak, présenté au Théâtre National de Chaillot, et celui qui a investi, le dimanche 20 septembre, la scène du Théâtre de la Ville. Là où l’un, en tant qu’art de cour marqué par une codification stricte, laissant peu de place à l’improvisation, reflète une expression maîtrisée, le rituel chamanique opère dans une bordure où il s’agit de révéler les failles, les interstices de l’être, d’en faire jaillir les ombres.

 

 Le temps est du côté de l’épanouissement de ce rituel qui, en Corée, peut s’étendre sur plusieurs jours. Au Théâtre de la Ville, la durée prévue était de 4h30. Exceptionnel pour ce lieu qui, de plus en plus, verrouille le déploiement de certains concerts traditionnels.

 

 Mais les 4h30 annoncées ne seront pas atteintes. Au bout de 3h30, alors que des jets de pommes, bananes et autres fruits fusaient dans la salle, en signe d’offrandes, il fallait s’en remettre à l’évidence : la plupart des "tableaux", méthodiquement annoncés sur un panneau à gauche de la scène, avaient été traités. Non pas que le déroulé du rituel s’était fait avec une implacable allure, mais on a pu se demander s’il n’était pas écourté du fait que la chamane principale qui devait officier (Kim Ku-hwa, vénérable dame née en 1931), a dû céder sa place suite à des problèmes de santé. Elle sera bien présente, mais dans un fauteuil roulant, ponctuant le rituel de sa participation feutrée.

 

 En fait, durant ces 3h30, et quelle que soit l’adaptation qu’impose ce genre d’évènement sur une scène de théâtre, on a pu se rendre compte de la créativité profuse du rituel chamanique. Soutenu par des percussions (le janggu, que l’on retrouve dans la musique "classique" coréenne), un hautbois piri et quelques voix, le spectacle – puisque, pour le spectateur occidental, c’en est un – révèle ses phases débridées.

 

 Si la somptuosité des vêtements des participants contribuait très vite à émerveiller les yeux du public, l’imprévisibilité du déroulement des séquences maintenait constamment l’intérêt. On en arrivait à se demander si cette façon qu’ont les participants d’esquisser des mouvements de bras déliés allaient ouvrir sur de splendides chorégraphies. Mais bien des gestes restaient de l’ordre de l’amorce, comme si chaque mouvement déclenché indiquait plutôt que le temps de son déploiement appartenait aux protagonistes.

 

 Non dépourvu de phases comiques, le rituel, comme dans le kyogen japonais, offrait un interlude désopilant lorsque qu’une sorte de bibendum ébouriffant (vêtu comme un Pierrot bien de chez nous), venait s’ébrouer de rire sur scène. La partie où un porc ouvert est amené sur scène, puis embroché, avait de quoi refroidir l’émerveillement du public. Voir la chamane en découper un bon morceau donne un aperçu des potentialités du rituel, cet art qui, bien qu’ancré dans un rapport aux éléments des plus concrets, tire sa richesse dans sa capacité à convoquer le surnaturel.

 

 C’est notamment par cet art de la divination, propice aux guérisons, qu’une spectatrice française s’est vue douchée par des prédictions sur son état de santé. Heureusement, sous nos cieux d’intense rationalité, cela a suscité chez elle au mieux un sourire. C’est que le public tient un rôle essentiel dans le rituel et, entre ceux qui sont invités sur scène à venir formuler leurs vœux et ceux qui gravitent autour d’une structure sur laquelle grimpe une chamane, la multiplicité des vibrations suscitées par ce rituel imprègne alors durablement la scène.

 

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20 septembre 2015 7 20 /09 /septembre /2015 21:21

 

 

 

 

 

Jongmyo Jeryeak

 

Pour qui a eu la chance (et c'est le cas ici) de visiter le sanctuaire confucéen de Jongmyo, en Corée du Sud, la cérémonie organisée au Théâtre National de Chaillot, en ouverture de la saison France-Corée, constituait un évènement de taille. Inscrit au Patrimoine de l'Unesco, Jongmyo, conçu en 1394, vibre encore, une fois par an, de voix et de danses, en un rituel organisé en l'honneur aux ancêtres. C'est dire si la représentation à l'étranger de cette cérémonie prend une signification particulière.

 Pour rendre compte du caractère exceptionnel de ce déplacement, la mise en scène du spectacle, à travers une vidéo occupant toute la largeur de l'espace scénique, présente le sanctuaire, comme si on y pénétrait progressivement, par un long travelling, au fil des saisons. Manière de rendre la matérialité du lieu, mais surtout d'inviter le spectateur à s'y installer, avant que commence réellement la cérémonie. Une façon aussi de signifier que ce lieu, dont on arpente les longs couloirs et salles, loin d'être un espace fantôme, cultive encore une animation d'antan.

 Le Jongmyo Jeryeak, nom de ce rituel d'hommage aux ancêtres ayant participé à la dynastie Joseon, caractérise les styles de cour, fondés sur un solide hiératisme. Des dizaines de musiciens et de danseurs se succèdent ainsi sur la scène de Chaillot, dans un partage spatial strict - en vue de représenter le Yin et le Yang. C'est particulièrement le cas pour les musiciens, répartis des deux côtés de la scène. Strictement codifiés, le début et la fin de chaque morceau est marqué par l'utilisation d'un Bak, une cliquette en bois.

 Si l'on retrouve dans l'orchestre bon nombre des instruments emblématiques de la musique traditionnelle coréenne (les cithares gayageum, geomungo, ajaeng, le tambour janggu ou le hautbois piri), leurs sonorités sont pour la majorité fondues dans une expression musicale harmonieuse, visant à donner au tissu instrumental un équilibre constant. Dans cet ensemble, deux instruments détonnent : le chuk, une sorte de caisse dont on frappe le fond avec un bâton évocateur d'un pilon de mortier ; le eo, tambour en bois sculpté en forme de tigre assis avec un dos dentelé de 27 crêtes de dents de scie, sur lequel on fait glisser un fouet.

 Par son rythme lancinant, la musique du Jongmyo Jeryeak installe une atmosphère envoûtante, faite de solennité et d'apaisement. Si ce style tire son origine dans la musique de cour chinoise, il évoque une autre musique, à la pratique toujours vivace : le gagaku, une forme japonaise également liée au culte des ancêtres. Une musique continuellement jouée depuis le 8ème siècle, originaire... de Chine et de Corée, dont on retrouve la même lenteur incantatrice.

C'est la danse qui, dans le Jongmyo Jeryeak, apporte une fascination liée à la fois à la magnificence des costumes des danseurs, mais aussi à l'élégance de leurs gestes. Lents, mesurés, ils reflètent eux aussi une stricte ordonnance, toujours dans la relation essentielle du Yin et du Yang, chaque mouvement ayant une orientation spécifique. Des tableaux qui s'animent pour le bonheur des yeux.

 

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25 juillet 2015 6 25 /07 /juillet /2015 10:21

 

 

 

Und

Pièce d'Howard Barker

Mise en scène de Jacques Vincey

Avec Natalie Dessay




 

 Autant le dire de suite : la mise en scène de "Und" est absolument splendide. Elle éblouit l'oeil du spectateur dès lors qu'il entre dans la salle du Théâtre de l'Athénée. La simplicité du dispositif s'allie à une force expressive peu commune. Qu'y voit-on ? Une femme, à la taille démesurée, engoncée dans une robe écarlate qui s'évase vers le bas. Position à la fois raide (renforcée par les mains tenues derrière le dos), tout en affirmant une présence singulière, telle une diva qui attend de commencer un récital. A ses côtés se dresse un plateau sur lequel se tient une théière, tandis qu'au-dessus d'elle sont disposées pas moins d'une trentaine de grandes lames de glace qui, lorsque qu'on entre, commencent déjà à goûter.

 Effet saisissant, à n'en pas douter, et dont on se rendra compte que ce n'est pas un pur effet de mise en scène. Quand la pièce commence, les premiers mots prononcés par Natalie Dessay sont : "Il est en retard". La séquence verbale revient, lentement, d'une voix blanche, comme une ritournelle aux vagues accents beckettiens. La femme attend manifestement un homme. Mais au contraire de Beckett, l'attente se transforme en angoisse et la pièce se teinte d'un climat de terreur : cloche de l'entrée qui sonne, nombreux fracas de vitre entendus, pleurs d'un homme. Mais ces signes palpables, loin d'affirmer une présence réelle, installent un climat métaphorique, et l'on se demande ce qui se passe vraiment dans la tête de cette femme, si cette attente qui se mue en menace n'est pas le fruit de son imagination.

 Ce trouble-là, remarquablement rendu par le travail sonore, supplée à la nature du texte d'Howard Barker, à la fois cérébral, soucieux de véhiculer du sens, bien que ce sens, dans cette forêt de mots, reste voilé. Il en est ainsi de la femme qui dit à plusieurs reprises "Je suis une juive", "Je suis une aristocrate", comme pour extirper d'un texte assez hermétique des significations que l'on ne raccorde pas vraiment à un évènement réel. C'est bel et bien la mise en scène qui parvient à ajouter un supplément de mystère à la pièce, notamment par un travail du hors-champ, quand la femme s'adresse à un(e) ou des domestiques, dont elle finit par penser qu'ils ne sont pas là.

 A coup sûr, "Und" est une pièce sur la déchéance et la solitude, et le seul fait de voir Natalie Dessay enlever sa perruque, puis sa robe, témoigne de cette perte du rapport au monde. A la fois comme une comédienne qui s'en retourne à son maquillage en coulisse la pièce terminée, sa posture finale, encerclée par ces blocs de glace, en dit long sur ce qu'est cette perte.

 C'est d'ailleurs là que ce décor magnifique prend tout son sens : avec ces lames de glace qui s'effondrent petit à petit sur le sol, représentant une vraie menace physique pour le personnage, on ne peut pas se représenter ces lames comme symboles de lustres aristocratiques.

 Reste la performance de Natalie Dessay, qui réalise son rêve de jouer au théâtre. S'il faut saluer cette prouesse physique et verbale qui consiste à jouer immobile dans une posture contraignante, sa voix, amplifiée par un micro, laisse une impression curieuse. Haut perchée, elle maintient son personnage dans une sorte d'affirmation crâne, bien que tout s'effondre autour d'elle. On aurait aimé un peu plus de profondeur, un timbre un peu plus étranglé, là où la menace, même intérieure, vise à mener son personnage au bout de lui-même.

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Publié par Karminhaka - dans THEATRE (critiques)
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23 juillet 2015 4 23 /07 /juillet /2015 18:27

 

 

 

M'appelle Mohamed Ali

Pièce de Dieudonné Niangouna

Mise en scène de Jean-Baptiste Amado Tiemtoré

Avec Etienne Minoungou



 

 On avait eu l'occasion, aux laboratoires d'Aubervilliers en 2014, d'assister à une prestation particulière de Dieudonné Niangouna, "Le Kung Fu", où l'auteur et metteur en scène livrait une interprétation extrêmement physique, fruit d'un apprentissage soutenu de cette pratique martiale, qu'il restituait avec maestria, virevoltant de façon virtuose sur des échafaudages.

 Avec "M'appelle Mohamed Ali", si la question politique est le moteur fondamental de la pièce, celle de la présence d'un corps virtuose l'est tout autant. Il n'est dès lors pas étonnant que Dieudonné Niangouna s'empare de celui d'un des plus grands boxeurs de tous les temps pour en faire une pièce, où le tissu narratif se donne sur différents modes, contribuant à la rendre vertigineuse.

 Mais cette figure mythique n'est pas livrée comme telle. Etienne Minoungou, le comédien, ne se glisse pas dans la peau d'Ali de bout en bout pour en incarner le personnage. C'est là que le texte de Niangouna, s'envisage comme une mise en abîme où un comédien joue à être un personnage, tout en s'en détachant constamment. "M'appelle Mohamed Ali" procède ainsi par des va-et-vient entre jeu vériste et distance critique, entre fascination d'un comédien pour un personnage, et le renvoie à sa propre réalité d'acteur africain.

 Véritable pamphlet politique, le texte de Niangouna pourrait donner l'impression de se servir du personnage d'Ali comme prétexte à déverser des tirades furieuses contre le racisme. Les mots de Niangouna, tendus, savants, rendus par la bouche d'un seul comédien, sont comme autant de flèches décochées dans l'assistance. Mais le brûlot conserverait une sécheresse théorique si le dispositif adopté, et rendu brillamment par le metteur en scène, ne consistait pas à faire du spectateur le complice de ce témoignage.

 L'interpellant constamment, le comédien va jusqu'à se faufiler dans les travées de la salle, saluant là un spectateur, provocant une autre sur la beauté du mâle noir. Adresses qui se révéleraient des facilités de one-man show si elles ne renvoyaient pas à une interrogation soutenue sur la question raciale. En ce sens, ce rapport privilégié qu'entretient le spectateur avec le comédien est renforcé par l'aménagement de la salle littéralement en salon (on y sirote un apéro, petite table basse posée devant soi). Heureuse transformation, qui évoque également, au niveau musical, les clubs musicaux constitués principalement de spectateurs blancs.

 Etienne Minoungou, dans ce rôle à la fois de séducteur et de pamphlétaire, fait véritablement merveille. Tenir ce monologue, rapporter la capacité d'esbroufe de Mohamed Ali, tout autant que sa sincère révolte - qui culmine dans la réitération de son refus d'aller bombarder des vietnamiens pendant la guerre - tient véritablement de l'exploit. Sa prestation dépasse la fonction de comédien, puisque sa parole tient de l'ampleur du griot (il est par ailleurs conteur). Sa plasticité dans le maniement des mots de Niangouna, le sentiment qu'il donne d'improviser par ses hésitations, ses clins d'oeil au public, confèrent à son rôle une mobilité souvent surprenante. Il fait tout simplement jubiler la légende d'Ali.

 

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Publié par Karminhaka - dans THEATRE (critiques)
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20 juillet 2015 1 20 /07 /juillet /2015 17:32

 

 

 

Hill of freedom

Film de Hong Sang-soo

Avec Ryo Kase, Moon So-ri, Seo Young-hwa, Kim Eui-sung, Yoon Yeo-jeong


 

 Curieux film, que cet opus de Hong Sang-soo qui, dans la forme courte à laquelle il recourt parfois, appelle, à la manière d'une nouvelle, un traitement rapide du sujet. Seulement, "Hill of freedom", en peignant le portrait de Mori (Ryo Kase), un japonais venu retrouver à Seoul une amante, adopte un étonnant surplace.

 Pourtant, le volontarisme du japonais est assez clair, lui permettant de faciliter la rencontre avec son amie : prendre une chambre dans une guesthouse (Hue Ahn Hanok) juste à côté de chez elle, dans le désormais familier quartier de Bukchon. Mais au lieu de tisser, comme il en a l'habitude, une fiction où la question de la conquête du désir est très présente, Hong Sang-soo enferme au contraire son personnage dans une sorte de léthargie de la non-volonté. Cette inertie est poussée au point que Mori passe beaucoup de temps à dormir, jusqu'à instiller chez ses hôtes le doute sur son état de santé. Il rate par ailleurs ses petits déjeuners, véritable letmotiv comique du film.

 Il faut dire que cet état de "vacance" de Mori, qui avoue ne pas travailler, trahit encore plus cet entredeux dans lequel se trouvent souvent les personnages masculins chez Hong Sang-soo : point de cinéaste ici qui arrive avec un projet de mise en scène (qu'il mettra rarement en oeuvre), et voit graviter autour de lui une nuée d'admirateurs. Dans "Hill of freedom", la démarche initiale de Mori, affirmée, est frappée du sceau de la dépossession : la longue lettre adressée à l'amante coréenne, tombe, une feuille s'égare, et sa reconstitution, sous forme de lecture hasardeuse, est propice à suivre le parcours de Mori à Seoul.

 Cette reconstitution, qui fait de Mori un pur objet soumis aux émotions d'une lectrice (nombreux plans de la jeune femme lisant) est pourtant rendue avec une étonnante fluidité par Hong Sang-soo : pas d'éclat visuel si ce n'est ces invariables zooms avant qui renforcent un sentiment d'immédiateté du récit ; et si l'on trouve - passage obligé chez Hong - ces scènes de beuverie, rien ne s'y décide, ni conflit ni révélation involontaire ; tout juste Mori, hors contrôle, élève la voix devant ces partenaires dans un esprit d'approbation plutôt que de conviction.

 La vivacité dans le film, elle est totalement prise en charge par Youngsun, la serveuse du café "Hill of freedom", qui en arrive à orienter les mouvements de  Mori, au point de l'amener au lit. Et comme souvent chez Hong Sang-soo, le réveil donne matière à une interrogation sur le fait d'être réellement en prise avec la réalité.

 L'une des qualités de "Hill of freedom" c'est précisément d'avancer dans une épure formelle extrême, tout en gardant ce pouvoir de rendre complexe un récit où les différents niveaux (rêve et réalité) se confondent, où en tout cas ne peuvent réellement dessiner leur tracé. Il suffit d'une scène, alors que le film est bien avancé, quand le patron de la guesthouse salut Mori pour la première fois, pour que l'on ne sache plus dans quelle temporalité on se trouve. Et avec cette fragilité liée à une pratique précautionneuse de l'anglais par ses personnages, Hong Sang-soo les maintient dans une enveloppe délicate, incertaine, qui est la promesse d'une perte de contrôle supplémentaire.
 

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Publié par Karminhaka - dans CINEMA (critiques)
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1 juillet 2015 3 01 /07 /juillet /2015 20:36

 

 

 

Comme un avion

Film de Bruno Podalydès

 

Avec Bruno Podalydès, Sandrine Kiberlain, Agnès Jaoui, Denis Podalydès, Vimala Pons, Pierre Arditi

 

 La matière dans laquelle travaille le film de Bruno Podalydès contribue constamment à le situer dans une sphère réjouissante : film ouaté sans pour autant être mièvre, imprégné d'innocence et d'émerveillement, sans pour autant être naïf. Travaillé par la question du rêve (le mot est mentionné dans le jeu de citation des palindromes : "rêver"), "Comme un avion" prend le pari de mener son personnage vers d'autres contrées, même si, en film comique, il en escamote son parcours, renvoyant la tentative d'accomplissement émerveillée de Michel à une utopie de petit garçon qui, désirant franchir une montagne, traverserait finalement un bac à sable.

 La beauté du film, son attraction, qui suscite une adhésion sans fard, tient à  cette ouverture de l'espace, même finalement étriqué, qui donne au film l'allure d'un faux road movie. Mais surtout, malgré ce personnage qui se parle tout seul, tout entier orienté sur sa fascination des avions, la réussite de Bruno Podalydès est de n'en pas faire un sujet autocentré, vieil ours mal léché misanthrope (ça, c'est Arditi, à peine reconnaissable, qui en incarne la pesanteur immobile), mais de provoquer, pour le spectateur un respect bienveillant quand à la mise en place de son rêve.

 Réussite du film liée également à cette capacité à élargir le champ d'un thème bien ancré dans le cinéma français (le couple), pour en liquider toute nature conflictuelle et psychologique. "Comme un avion" part ainsi d'un point qui le fait ressembler à "Arrête ou je continue" de Sophie Fillières : signifier une érosion du couple en le séparant spatialement. Seulement, là où Sophie Fillières, avec l'aide du conte, donnait une dimension onirique à son film, Bruno Podalydès fait de la question du lien le moteur essentiel de "Comme un avion". La rencontre avec Laëtitia (Agnès Jaoui), affublée de personnages loufoques qui repeignent tout, casque sur la tête, a tous les airs d'un conte adapté par Disney, sauf qu'ici, point de sorcière, mais de figure féminine révélatrice.

 "Comme un avion", sous ses airs d'échappée bucolique rafraîchissante, adopte un mouvement à rebours de ce qu'on pourrait appeler avec humour un "river movie" : il y est plus question de surplace et de retour. C'est justement les rencontres qui empêchent Michel d'avancer réellement. L'accomplissement de son rêve, en se collant à une réalité humaine, donne à son itinéraire une trajectoire bouffonne, jusqu'à ce qu'il échoue devant un centre commercial. Il y a du "Groundhog day" (Un jour sans fin), dans ce mouvement de repli et de retour, où la prise de conscience de la réalité, annihile un peu plus la dimension du rêve. Et, avec l'ultime retour de Michel, suivi sur la berge par Rachel (Sandrine Kiberlain), on tient sans doute l'une des plus belles résolutions du cinéma français de ces dernières années.

 

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Publié par Karminhaka - dans CINEMA (critiques)
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25 juin 2015 4 25 /06 /juin /2015 21:16

 

 

 

 

Trois souvenirs de ma jeunesse

Fim d'Arnaud Desplechin

Avec Quentin Dolmaire, Mathieu Amalric, Lou Roy-Lecollinet, Dinara Droukarova



 

 Avec ce dernier film présenté à Cannes, il faut reconnaître à Arnaud Despleschin l'envie d'injecter un nouveau souffle à son univers cinématographique, souvent axé autour de la famille ou d'un cercle d'amis. Confinement thématique qui n'a pas manqué ça et là de susciter des critiques, notamment par la classe sociale invariable qu'il dépeint.

 En s'emparant avec "Trois souvenirs de ma jeunesse" du thème du "teen movie", il y avait matière à conférer à son film une autre orientation, en terme de renouvellement générationnel. La peinture de la jeunesse en question, qu'on se gardera de qualifier d'autobiographique, suppose à priori d'adopter un autre mode discursif, tout comme elle implique une présence des corps différente. Celui de Paul Dédalus, toujours joué par Mathieu Amalric, induit un effacement pour que puisse se libérer, par des flash-backs, une autre temporalité. D'ailleurs, que Dédalus soit retenu et interrogé par André Dussolier dit combien le corps vieilli du personnage de "Comment je me suis disputé (ma vie sexuelle)", apatride, ne peut plus s'inscrire dans la fiction, si ce n'est sur le mode de la remémoration.

 Une remémoration présentée de façon assez mythologique, avec ce voyage d'études à Minsk venant expliquer un vol d'identité. Cette partie, assez courte, ne convainc pas vraiment, précisément parce qu'elle met déjà à mal cette approche de la jeunesse envisagée comme moment de frémissement nouveau.

 Arnaud Desplechin a beau faire, il ne peut s'empêcher de représenter ses personnages dans un cadre autre que celui qu'il connaît. Et cela se ressent jusque dans la façon dont ces jeunes s'habillent, ce qui a tendance à les vieillir quelque peu. Le film navigue constamment sur une crête de contradictions, où le fait de représenter des ados n'empêche pas d'y voir des adultes, car c'est avant tout l'univers commun de Desplechin qui prime, et que leur valeur fondamentale ne peut se renverser par un seul changement d'époque.

Bien sûr, des horizons s'ouvrent, en permettant un élargissement de l'espace, justifié par les études d'anthropologie de Paul Dédalus, qui le mènent dans des pays éloignés. Le voir pendant quelques instants, dans une courte séquence témoigne de cette ouverture du cadre. Il en est de même (prolongement de la nature de ses études) de sa prof d'anthropologie réputée, choisie comme directrice de thèse, incarnée par une comédienne noire. Si le choix de dépasser ce cadre intimiste est louable en soi, il n'en demeure pas moins teinté d'une certaine maladresse : on ne peut s'empêcher de penser que la couleur de peau, en plus d'être un alibi pour élargir la palette humaine du film, rend caricaturale l'idée de l'accoler à la question anthropologique. Que dire des dealers, dont l'un est présenté avec une mine patibulaire, caricaturale, si ce n'est que Despleschin les présente dans une enveloppe univoque.

 Il n'est pas aisé de dépasser ses ancrages thématiques, et c'est aussi avec une matière très présente dans le film que Despleschin révèle une tension insurmontable : l'utilisation de la musique. Si l'on met de côté un certain scepticisme à l'endroit du rapport que les personnages entretiennent avec la musique (on parle d'ethnologie, mais à une invitation de la prof, la musique qui est écoutée est classique), la présence constante de morceaux de rock devrait opérer, chez les jeunes qui les écoutent, une mutation. Mais là encore, les corps peinent à s'incarner, à prendre le pli d'une musique malgré une volonté louable de rendre compte d'une époque. Comme si la présence de la musique traduisait une volonté d'illustration, sans pour autant créer d'osmose avec les corps.

 Sur ce plan, la seule séquence d'une fête dans un moyen métrage comme "Les jours d'avant", de Karim Moussaoui - où les jeunes libèrent leurs corps -, témoigne d'une spontanéité autrement plus électrisante. Même un cinéaste comme Philippe Garrel, qui n'est pas réputé pour proposer des films agités, a composé une anthologique séquence de soirée dansante dans "Les amants réguliers".

 Pourtant, c'est en s'attelant à cette jeunesse que Desplechin marque des points. Les scènes d'intimité entre ses jeunes amants font saillir une vibration assez inédite chez le cinéaste, comme si le fait d'aller chercher de jeunes corps apportait une souplesse plus grande à l'exploration des surfaces sensibles. Jeunesse conçue comme une matière malléable, champ d'expérimentation nouvelle de l'approche des corps. Même si le cinéaste ne peut se départir d'une présence abondante de la parole, car même au lit, on continue à disserter, à commenter. Il y a jusqu'au geste épistolaire en voix-off (qui le rapprocherait du Truffaut des "Deux anglaises") qui affermit cet ancrage littéraire. Par cette tension entre le verbe et le corps, où chaque élan nouveau est rattrapé, freiné par les gestes patiemment assimilés, "Trois souvenirs de ma jeunesse" imprime un tournant dans la filmographie d'Arnaud Despleschin, où s'égrènent de manifestes traces de changement.

 

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Publié par Karminhaka - dans CINEMA (critiques)
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