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5 avril 2014 6 05 /04 /avril /2014 21:42

 

 

 

 

Arrêtes ou je continue

 

Film de Sophie Fillières

 

Avec Emmanuel Devos, Matthieu Amalric, Anne Brochet

 

 

 Le film de Sophie Fillières établit très vite ses grilles, parsème d'entrée de jeu les signes qui vont définir son allure : une comédie grinçante mettant l'accent sur un couple en crise. Rien de neuf, bien évidemment, comme sujet, mais si le spectateur est accroché assez rapidement à son mouvement, ce n'est pas tant par une reconnaissance de thèmes éculés, nourriture première du cinéma français, que par la matière brute du langage.

 

 La vivacité des dialogues, leur sécheresse, l'immense douleur qui s'y loge – qui ne dit pas frontalement les choses, mais ajuste la déliaison comme, dans une corrida, on jette des piques à un animal – témoignent d'une virtuosité des échanges. On est par là proches des comédies américaines des années 40-50 (Hawks-Cukor), portées par des couples d'acteurs (Grant-Hepburn, ou Tracy Hepburn) qui envisageaient la relation de couples à coups de rebonds incessants des mots, la familiarité favorisant les pics langagiers distillés comme des couperets.

 

 On est parfois surpris, avec tout l'humour inhérent à certaines scènes de disputes, de voir celles-ci retomber sans crier gare, laissant la place à une grande amertume. Le cynisme ne sert jamais qu'à masquer une détresse, le désaccord est souvent enrobé d'une diatribe savante valorisant le locuteur et le maintenant fermement dans son monde de certitude butée. Dans cette distribution des bons mots, seuls les champs-contrechamps semblent à même, pour la cinéaste, de restituer le partage de la joute, l'alternance des salves.

 

 Une scène, pourtant, représente un basculement, un virage qui va emmener le récit vers d'autres strates : celle de la douche, où Pomme (Emmanuelle Devos) tombe, sans que Pierre (Matthieu Amalric) ne daigne venir voir ce qui se passe. Chute qui témoigne d'un décollement : quand la parole n'est plus là pour faire écran, même dans le conflit le plus âpre, quand le corps disparaît de la vue, tout devient propice à un basculement.

 

 Dès lors, le choix de Sophie Fillières d'opérer radicalement une rupture de ton lors d'une randonnée en forêt de Chamoiselles (véritable nom de conte de fée, manifestement inventée comme une combinaison heureuses de chamois et elles) vaut tout autant pour son irréalité qu'elle prend valeur de symbole. Très belle idée, surprenante, que de rompre avec la vivacité initiale, articulée à un réalisme de la question du couple, pour nous plonger dans cette forêt initiatique, où l'on retrouve même l'acte fictif, comme avec Alice, d'y chercher quelque chose (des clés). La merveilleuse scène du chamois tombant dans le trou dans lequel Pomme s'est réfugiée, contribue à renforcer le caractère magique de cette dérive.

 

 Quand au final, sa pauvreté stylistique revendiquée n'est qu'une manière de ratifier un processus de rupture qui a irrigué tout le film. Filmé d'un seul tenant, en un plan-séquence tremblotant qui évacue toute joute langagière – c'est désormais inutile -, il ramène les protagonistes à une amère réalité.

 

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Publié par Karminhaka - dans CINEMA (critiques)
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1 avril 2014 2 01 /04 /avril /2014 21:56

 

 

 

L'étudiant

 

Film de Darejan Omirbaev

 

Avec Nurlan BajtasovErmek AhmetovErkebulan AlmanovAmangeldy Aytaly

 

 

 "L'étudiant" marque, avec discrétion, le retour sur le devant de la scène critique, du cinéaste kazakh Darejan Omirbaev – orthographié dans bon nombre de rédactions Darezhan Omirbayev, le retour du cinéaste sous nos latitudes, si elle traduit une reconnaissance, marque aussi l'incertitude d'une approche rigoureuse d'un artiste.

 

 On ne s'attardera pas sur ce qui fait l'évidence d'une filiation, entre Omirbaev et Robert Bresson si ce n'est pour sentir, dans cette forme de cinéma, la persistance d'une envie : celle de rendre, par une épuration extrême, les conditions d'une sorte d'entêtement dans un rapport au monde fait à la fois d'innocence, de clarté, et d'énigme pure quant à la perpétuation d'un acte.

 

 "L'étudiant", derrière sa façade limpide, sa ligne obstinée le maintenant hors de tout coup de force visuel, ancre pourtant son projet dans une crispation de l'ordre du monde, et plus précisément de la manière dont évolue le Kazhakstan. Les beaux travellings le long des immeubles, au début du film, au lieu d'être envisagés sur un mode critique à l'égard de la modernité, prennent acte de la réalité d'une ville qui se modernise. En cela, ces plans contiennent autant d'interrogation sur l'évolution d'un espace social, géographique, qu'ils ne révèlent la prégnance du moteur fondamental de cette avancée : l'argent.

 

 Que la langue russe soit parlée par la plupart des personnages souligne à quel point Almaty, ancienne capitale, est mise sur le même plan que n'importe quelle mégalopole russe à l'économie galopante – la population de la ville y est d'ailleurs majoritairement russophone. Omirbaev, dans son discours visant à témoigner d'une évolution, n'hésite pas à dépeindre des figures de nouveaux riches arrogants, dont la collusion avec la mafia n'échappe à personne. Il y a aussi bien le jeune homme qui, au début du film, se fait rosser parce qu'il a renversé du thé sur une prétendue future star de cinéma, que l'homme qui meurtrit, sous les yeux de son propriétaire, un cheval qui n'arrive pas à tirer sa voiture embourbée.

 

 Face à ce cynisme conduisant les nantis à affirmer leur supériorité, jusqu'à recourir à une violence froide, Omirbaev dresse le portrait plus doux, mélancolique, d'une autre population. Ni cynisme, ni révolte ne caractérisent leur démarche. Il y a simplement le souci de s'adonner à leur religion (l'islam) ou de préserver leur langue, le kazakh. C'est en faisant entendre cette langue des steppes, par l'entremise du poète, qu'Omirbaev dessine, sans tambour ni fracas, une ligne de partage entre monde ancien et monde nouveau. La manière dont un professeur établit clairement le schéma de prédation classique ("les forts dévorent les faibles") parachève le cynisme ambiant.

 

 A certains égards, "L'étudiant" n'est pas sans faire penser au dernier film de Jia Zhangke, "A touch of Sin". Tout oppose, de prime abord, les deux cinéastes, tant sur le plan du style que des intentions : prise de position radicale contre l'injustice pour Jia, à travers son personnage principal (justicier des temps modernes) et des éclairs de violence inattendus chez ce cinéaste. "L'étudiant", loin de cet aspect démonstratif, avance avec cette simple volonté de distribuer des postures, sans aucune revendication ni confrontation. Mais les deux films, avec leur orientation propre, disent la même chose : que le monde perd son équilibre, que des individus démunis ploient sous les coups de boutoir d'autres, nantis, et que toute tentative de rétablir la balance ne peut se solder que par un nouveau basculement.

 

 Les deux films contiennent par ailleurs une étonnante scène, ferment de la violence qui les irrigue : deux hommes martyrisent un cheval ou un âne. Violence révélatrice d'une perte de repère douloureuse, au risque de la folie chez Jia Zhangke, d'un sadisme de la toute puissance chez Omirbaev.

 

 Cependant là où toute la violence chez Jia Zhangke se raccorde à un motif vengeur, inhérent à la dégradation du social, les meurtres dans "L'étudiant" (adapté de "Crime et châtiment", de Dostoïevski) sont marqués par une perte de sens, débouchant sur une fuite métaphysique. A l'image du personnage principal, donnant toujours l'impression d'ajuster sa vision du réel de ses épaisses lunettes, "L'étudiant" aboutit à une sorte de repli pacifié. Au lieu de l'explosion, il y a acceptation.

 

 

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Publié par Karminhaka - dans CINEMA (critiques)
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28 mars 2014 5 28 /03 /mars /2014 21:14

 

 

 

 

Only lovers left alive

 

Film de Jim Jarmusch

 

Avec Tom Hiddleston, Tilda Swinton, Mia Wasikowska, John Hurt, Anton Yelchin

 

 

 On sait la langueur qui peut habiter la plupart des films de Jim Jarmusch, et ce depuis "Stranger than paradise". Langueur qui laisse pointer une menace pour les personnages, celle d'être engloutis dans l'espace, jusqu'à ce qu'apparaisse la question de l'enfermement carcéral. On sait aussi combien cette menace d'immobilisation fonde aussi une aspiration à l'ailleurs, sur un mode nostalgique ou de pure conquête idéalisée.

 

 "Only lovers left alive" constitue, à ce propos, une poussée ultime de thèmes si longtemps développés. C'est le film du dernier retranchement, de la perte de toute illusion de progression, puisque les personnages n'ont plus seulement à faire à l'espace, mais au temps. Vampires traversant les siècles, mais de plus en plus étroits dans le monde qu'ils occupent, et qu'ils ne cherchent pas véritablement à habiter. Le film de Jarmusch est ainsi une fête funèbre où principalement, un vampire, Adam, pourtant célèbre musicien (Tom Hiddleston), fuit en tout point la relation aux vivants, n'entretenant de véritable contact qu'avec l'un d'entre eux, Ian, et cela parce que celui-ci apporte une certaine efficacité dans sa façon de l'alimenter, en guitares vintages, principalement.

 

 La collection d'objets, si elle vise à maintenir un certain rapport au réel, conduit aussi à leur momification, et non à leur exaltation. Momification équivaut ici à muséification. Il faut voir ces scènes où le vampire à sa fenêtre guette le ballet des humains à quelques mètres de sa porte : une forme d'inquiétude perce dans ces scènes, leur conférant un vrai pouvoir horrifique, assez évocateur de films d'horreur où l'on craint d'être assaillis par des forces ténébreuses (façon "Nuits des morts vivants"). Son aspect nocturne, retranché, donne aussi au film un petit côté John Carpenter : sentiment d'une menace qui plane, aux contours indéfinis car enveloppée dans son manteau de nuit.

 

 "Only lovers left alive" est en cela un film de perte où les vampires, dans une incapacité totale à exercer leur fonction prédatrice, opèrent un repli vers des actes solitaires, fondés sur une pure exaltation du goût. Transformer ainsi le sang en moments de dégustation suave les enferme dans une célébration autarcique ou, pour tout dire, misanthropique ; l'autre, dans le film, n'étant envisagé que dans un rapport de transaction : on redoute, à chaque fois que le vampire va voir son fournisseur en sang, qu'il ne finisse par l'abattre. Ballet funèbre, "Only lovers left alive" ferme la porte à tout lien pour enfermer ses personnages dans un geste hautain.

 

 Cette misanthropie va de pair avec une certaine mélancolie, une peur au fond de l'autre, par cette façon de ne pas pouvoir s'inscrire dans le temps et l'espace humain, d'y exercer sa force ténébreuse. Cela pourrait les rendre sympathiques. Mais l'arrivée d'Ava, la sœur d'Ève (joué par Tilda Swinton, qui fait ce qu'elle peut pour tirer son amant d'une morgue existentielle), si elle apporte son lot de détente et de fraîcheur, tourne court. On pourrait juger cruel le fait qu'elle sacrifie le personnage le plus avenant du film, mais cette liquidation avait paradoxalement une vertu positive : redonner, de manière festive et souriante, tout son sens à l'acte de prédation, en l'enrobant d'un semblant de désir. Mais il n'y a rien à faire. La renvoyant manu-militari, le couple aristocratique ne fait que conforter sa position de refus. Et le retour au Maroc, qui ne représente, à l'occasion de la mort de Marlowe, qu'un retour à des valeurs antiques, parachève la démarche de clôture du film. L'ultime scène pourrait ouvrir une nouvelle appétence à la vie. Mais pour le spectateur, il est déjà trop tard.

 

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Publié par Karminhaka - dans CINEMA (critiques)
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25 mars 2014 2 25 /03 /mars /2014 22:03

 

 

 

Un Batman dans ta tête

 

Pièce de David Léon

 

Mise en scène d'Hélène Soulié

 

Avec Thomas Blanchard

 

 

 Les lumières à demi éteintes dans la petite salle du Théâtre de la Loge – avec ses airs d'espace intime digne du Off d'Avignon -, un corps s'approche, vêtu d'un tee-shirt et d'un maillot de bain. La lumière s'éteint alors et lorsqu'elle se rallume quelques instants plus tard, pour le vrai début de la représentation, on découvre le comédien Thomas Blanchard, accroupi dans une baignoire remplie d'eau , le dos tourné au public. Face à lui, un grand miroir incliné.

 

 La mise en scène de "Un Batman dans ta tête" est aussi simple que lumineuse, pourvue d'une force signifiante autant qu'elle se signale par sa limpidité. Le sujet de la pièce de David Léon, inspiré par un fait divers, parle de division du sujet, de schizophrénie à vrai dire. La traduction visuelle adoptée par Hélène Soulié est d'autant plus juste qu'en voulant illustrer le texte, elle ne perd jamais de vue cette question de la division. L'acteur est la plupart du temps représenté dans ce grand miroir et l'on peut dire que l'on colle constamment à cette vision. Que des rangées de spectateurs s'y reflètent pourrait orienter cette mise en scène vers une élégante installation ; mais en fait, dans la pénombre, les formes muettes vues prennent une aura assez inquiétante, comme si le sujet diffracté trouvait dans ces ombres silencieuses matière à encore plus de délitement.

 

 Dans ce monologue où une voix en dit plusieurs, où un sujet s'exprimant semble toujours convoquer de multiples figures, David Léon jongle avec des strates  narratives vertigineuses. Plusieurs modes de récit sont convoqués, si bien qu'on a l'impression d'un foisonnement de personnages, pris dans un mouvement d'interchangeabilité et de réversibilité. Il y a pourtant un usage constant du "on", qui donne une ligne directrice au monologue. Mais c'est aussi ce "on" qui, dans son indéfinition même, jette un trouble dans l'identification du personnage. Tonalité infantile, sophistication poétique : les plans littéraires diversifiés affirment chez David Léon une maîtrise narrative.

 

 Et dans ce monologue de près d'une heure trente, Thomas Blanchard se révèle vraiment excellent. Commençant son texte d'une voix à peine audible, son ton s'élève lentement, de manière très mesurée, jusqu'à arriver au moment où, comme une outre trop pleine, il éclate. Il faut, pour arriver à une telle qualité dans la conduite d'un récit hors norme, un metteur en scène vraiment talentueux. C'est ce qu'est à coup sûr Hélène Soulié, qui arrive à donner à "Un Batman dans la tête" une belle fluidité.

 

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Publié par Karminhaka - dans THEATRE (critiques)
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22 mars 2014 6 22 /03 /mars /2014 10:38

 

 

 

http://www.festivaldelimaginaire.com/local/cache-vignettes/L1009xH670/arton136-d7e59.jpg

 

 

Le Ca Trù

 

Chant classique du golfe du Tonkin

 

Nguyen Thuy Hoa, chant et clave phach ; Nguyen Kieu Anh, chant et clave phach

Nguyen Manh Tien, luth dan day , Nguyen Van Khue, tambour d’éloge trong chau

 

 

 Ce fut un curieux concert que celui consacré le 20 mars au Ca Trù, style vocal classique doublement inscrit au Patrimoine mondial de l'Unesco. Curieux d'abord par la fait que ce style a déjà été représenté sur la scène de la Maison des Cultures du Monde il y a une vingtaine d'années. Curieux par ce qui s'y joue de représentation d'une tradition ancienne et de son dépassement. Tout cela rendu par un groupe constitué des membres d'une même famille, en particulier par deux femmes, dont la plus jeune est à la fois l'élève et la nièce de l'autre.

 

 Il faut vraiment avoir l'œil aiguisé pour sentir une différence d'âge entre elles. La distinction se fera réellement sur un plan strictement musical. Entrant tour à tour sur scène, elles sont accompagnées par deux musiciens : l'un joue du tambour d'éloge (une belle expression pour désigner des frappes qui, jadis, servaient à valoriser le chant de l'interprète) ; l'autre égrène des sons rêches sur un luth dan day, utilisé uniquement dans le Ca Trù, mais très typique des luths vietnamiens, avec leur manche démesuré.

 

 Nguyen Thuy Hoa, assise sur le sol, dans une élégance toute aristocratique, un léger sourire illuminant son visage, se charge de faire connaître l'aspect classique du Ca Trù, avec une voix légèrement éraillée, nasillarde. Elle séduit par sa générosité vocale, sa façon de restituer l'une des particularités de ce chant en émettant des vibrations particulières, la bouche parfois à demi-close. Elle soutient en permanence son chant en exécutant avec deux baguettes des frappes sur le phach, une planchette disposée devant elle. Sa maîtrise de cet instrument a l'air parfait, conférant à ses morceaux une vraie rythmique, qui n'est pas sans évoquer une sorte de swing que l'on retrouve dans d'autres styles vietnamiens.

 

 L'alternance des deux chanteuses a le mérite, petit à petit, de marquer leur différence d'interprétation. La bouche chez Nguyen Kieu Anh s'ouvre plus, et son chant, moins saccadé, s'étend plus longtemps, avec un lyrisme supplémentaire. Mais son jeu de phach, est moins marqué par le maintien d'un rythme soutenu, que par l'application d'un tempo mesuré. Il arrive même qu'elle ne s'en serve pas du tout. Il est heureux pour cette chanteuse d'être à la fois l'élève d'une parente et de pouvoir s'affranchir de son style.

 

 Quand aux musiciens, à peu près au milieu du concert, on a la surprise de les voir… intervertir leurs instruments et leur place, pour se rendre compte que leur façon de jouer du luth est différente : là ou le premier, plus âgé, se signalait par un jeu plus rugueux, sec, axé sur une approche parfois percussive des cordes, le deuxième – qui accompagne surtout Nguyen Kieu Anh – a un jeu plus mélodique, plus souple, s'adaptant au lyrisme de la chanteuse. Gageons que le Ca Trù, à travers ces variations de jeu et d'interprétation, gardera encore longtemps une vivacité sur scène.

 

Dernière représentation le 23 mars à 17 h.

 

 

 

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18 mars 2014 2 18 /03 /mars /2014 23:49

 

 

 

 

 

 

Musique carnatique de l'Inde du Sud

 

L. Subramaniam, violon

 

Ambi Subramaniam, violon

 

DS R Murthy mridangam ; Satya Sai, guimbarde

 

 

 Dans le champ de la musique indienne, nombreux sont les maîtres qui nous auront fait l'honneur d'une escale à Paris. Depuis quelques années, certains d'entre eux nous ont quitté, parmi lesquels bien entendu Ravi Shankar, le plus universel, mais aussi Vilayat Khan, considéré par beaucoup de spécialistes comme le plus éminent joueur de sitar ; ou encore Ali Akbar Khan, la référence en matière du jeu de sarod, un luth dérivé d'un instrument afghan.

 

 L. Subramaniam, toujours actif, est une légende du violon. Sa présence au Théâtre de la Ville, le samedi 15 mars, a été autant un évènement qu'elle suscite une interrogation : comment cet instrumentiste, loué par Yéhudi Menuhin, avait-il pu rester aussi longtemps sans réapparaître sur une scène qui aura vu défiler autant d'artistes remarquables, alors même que, dans les années 90, il y venait régulièrement (1992, 1995, 1998). Seize ans après, celui qu'on qualifie de Paganini du violon continue de surprendre, notamment parce que le poids des ans ne semble pas vraiment entamer sa sidérante virtuosité.

 

 Légende de la musique indienne, comme les autres précités, mais pourtant Subramaniam se singularise par une originalité qui le range dans une sphère d'inviolabilité. Aucun autre musicien du sud de l'Inde, région où est jouée la musique carnatique, ne peut lui être comparé, pas même l'éminent Lalgudi Jayaraman. Nommer des violonistes fameux – et il y en a – et l'on pensera plutôt à ceux du Nord, où domine la musique hindoustanie, fruit de mélanges avec d'autres cultures : N. Rajam, V.G. Jog où le plus jeune Johar Ali Khan.

 

 Il y a pourtant, chez Subramaniam, une façon de trôner vraiment à part dans le champ de la musique indienne. S'il garde encore avec lui l'accompagnement relativement classique inhérent à tout raga indien, avec ici percussionniste (mridangam) et joueur de guimbarde, c'est par l'espace accordé au violon que l'artiste se distingue radicalement. Quand, dans la musique carnatique, le ou la soliste (instrumental ou vocal) est souvent soutenu par un instrument (en général le violon, précisément), le violon de Subramaniam, dans son déploiement vertigineux, atteint une telle expression que le dialogue avec un autre instrument devient impossible. Au point que, dans les introductions du raga, c'est le violoniste qui répète lui-même ses propres motifs, érigeant ainsi des plans sonores différents de la plus haute subtilité. Les vingt premières minutes du fameux raga "Kirvani" (édité sur disque) le démontre de manière exemplaire.

 

 Pour autant, Subramaniam n'est pas un musicien enfermé dans sa tour d'ivoire, à peaufiner son inlassable virtuosité. Au contraire, il est l'un des musiciens indiens qui a le plus collaboré avec bien d'autres éminentes figures, aussi bien en Inde qu'avec d'autres musiciens occidentaux. Il serait vain de les nommer ici, tant la panoplie est large. Signe évident d'une générosité dans la rencontre avec l'autre.

 

  A cet égard, la particularité de ce concert du 15 mars repose sur la présence de son fils, Ambi Subramaniam. D'être ainsi le fils d'un aussi grand musicien ne peut engendrer que deux postures : soit prendre une voie totalement différente (pratiquer un style extra traditionnel, jouer d'un autre instrument de musique), soit suivre celle tracée par le père. Dans la famille, Ambi Subramaniam ne déroge aucunement à cette pratique du violon, et il ne faut pas longtemps pour se rendre compte qu'il colle au plus près (style, virtuosité, timbre) de l'esthétique musicale de son père. On a juste envie de dire que la descendance étant assurée, il ne reste plus à Ambi Subramaniam qu'à créer son propre univers sonore. Car, quand on écoute L. Subramaniam, cette impression d'être à l'écoute d'un génie unique en son genre semble ne souffrir aucune comparaison possible, ni reproduction.

 

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15 mars 2014 6 15 /03 /mars /2014 23:12

 

 

 

 

 

Les aveugles

 

Pièce de Maurice Maeterlinck

 

Mise en scène de Daniel Jeanneteau

 

Avec Ina Anastazya, Solène Arbel, Stephanie Béghain, Pierrick Blondelet, Jean-Louis Coulloch, Geneviève de Buzelet

 

 

"Seuls les yeux sont encore capables de pousser un cri". René Char

 

 

 Il y a plus de dix ans, on avait pu voir une très belle adaptation de la pièce de Maeterlinck, mise en scène par Denis Marleau. Minimaliste, ne figurant que des visages, grâce au recours de la technologie, Marleau réussissait à créer un climat envoûtant avec au fond peu d'effets. La version de Daniel Jeanneteau, en explorant une voie complètement différente, a déjà le mérite de créer une atmosphère très particulière, en se basant essentiellement sur un respect du texte.

 

 De quoi s'agit-il quand on franchit une première porte, à la Scène Watteau, théâtre de Nogent-sur-Marne ? Passé la première impression (celle de patienter avant d'entrer dans une boîte de nuit), on arrive dans une pièce, dont on devine qu'elle représente une salle de spectacle réaménagée. Une sorte de brume (la fumée caractéristique utilisée sur scène) envahit l'espace, et une spectatrice, sûre de son effet, ne manque pas de relier cela à une actualité brûlante : "C'est la pollution". Dans un second temps, nous sommes invités à pénétrer dans la pièce où va se dérouler le spectacle, envahie de cette fumée particulière. Des chaises y sont disposées et le spectateur doit aller s'asseoir en avançant de manière tâtonnante.

 

 Avec son dispositif original, Daniel Jeanneteau ne vise ni plus ni moins qu'à immerger le spectateur au cœur d'une expérience qui n'est pas simplement géographique, spatiale. Quand bien même ce spectacle reposerait sur un bouleversement de la sacro-sainte division salle-spectateur, l'enjeu tient vraiment à la manière de créer une proximité entre ce que véhicule un texte et sa réception. D'être ainsi au cœur d'une histoire relatant l'égarement d'aveugles partis en promenade, c'est à leur perte d'orientation à laquelle le spectateur est convié. De se trouver dans cette salle, avec des chaises disposées un peu n'importe comment, on est amené à trouver, dans son rapport à l'espace, une équivalence avec l'égarement des protagonistes. Les voix des comédiens s'élèvent, là dans un coin, des chuchotements sont entendus sans qu'on sache vraiment de quelle zone ils proviennent. Dans cette brume, on arrive, petit à petit à distinguer une forme qui se déplace, et notre sens auditif est constamment sollicité, aiguisé.

 

 Certains spectateurs, pourtant, choisissent de fermer les yeux. Désir de s'identifier totalement avec le handicap des protagonistes ? Pas forcément, puisque dans "Les aveugles", il n'y a à priori rien à voir et quand tout à coup, une voix s'élève juste à côté de soi, la vision d'un comédien n'ajoute rien à l'acte consistant à écouter. C'est par l'audition, exaltée chez les personnages de Maeterlinck, qu'on est plus à même d'apprécier ce magnifique spectacle.

 

 Le son, dans la pièce, ce ne sont pas seulement des voix, c'est aussi la création d'Alain Mahé, qui propose des petites cellules rythmiques discrètes, égrenées à travers la salle comme autant de repères sensitifs. Avec la talentueuse joueuse de koto japonaise, Mieko Miyazaki, ils livrent une utilisation très particulière de l'instrument traditionnel, aussi ténu que possible sur le plan mélodique. Associé aux voix, cet écrin sonore très présent contribue à créer une nappe qui valorise le beau texte de Maeterlinck.

 

Dans sa simplicité dramatique, on retrouve chez l'écrivain cette faculté à créer une atmosphère en restituant avec précision l'univers des sensations. Dans les mots de ces aveugles, on perçoit des peurs primordiales, on sent émerger des réactions propres à faire sourdre l'angoisse, aussi bien que des impressions primaires, naissantes. Ces aveugles entretiennent avec l'enfance cette part de surprise face aux éléments immaîtrisables (neige, vent), tout comme l'effroi devant la découverte du corps du prêtre. Et c'est tout le mérite de Daniel Jeanneteau et de ses comédiens que d'arriver à nous les restituer avec autant de sensibilité.

 

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Publié par Karminhaka - dans THEATRE (critiques)
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13 mars 2014 4 13 /03 /mars /2014 22:17

 

 

 

 

 

 

 

Arirang

 

Avec Lee Chun-hee, Yoo Ji-suk et Kang Hyo-joo, chant


Choi Kyuong-man, piri et hautbois taepyeongso

 

Oh mon amour

Ne viendras-tu pas ce soir ?

J'avais fermé ma porte

D'une ficelle effilochée

 

 

 En ouvrant le 18ème Festival de l'Imaginaire avec un concert consacré à la Corée, c'est toute l'entreprise de déchiffrage du patrimoine musical du Pays du matin calme qui est salué. Les différents styles présentés depuis quelques années sur la scène de la Maison des Cultures du Monde témoignent de la richesse musicale de ce pays. Précisément, la tradition vocale invitée cette année, le Arirang, a été inscrite au patrimoine mondial de l'Unesco en 2012.

 

 Sur la scène de la Maison des Cultures du Monde, ce n'est pas moins de trois générations qui ont été représentées, à travers deux déclinaisons principales de cette forme musicale : le gyeonggi minyo et le seodo minyo. Le premier style est illustré par l'arrivée sur scène de Kang Hyo-joo, la plus jeune (née en 1979). Avec son apparition dans sa robe si caractéristique de la culture coréenne traditionnelle, le voyage, avant d'être musical, est un régal visuel. La prestation de cette chanteuse, assez courte dans l'ensemble, révèle une belle voix, grave et profonde, manifestant la prégnance d'un style voué, à travers les âges, à certaines turpitudes.

 

 Avec l'arrivée de Yoo Ji-suk, née en 1963, c'est à un style vocal particulièrement frappant auquel on a prêté l'oreille. Si on a l'habitude d'entendre des musiciens coréens sur la scène de la Maison des Cultures du Monde – au point de mettre en liaison chant et musique -, les vocalisations de Yoo Ji-suk avaient une saveur assez stupéfiante : son répertoire, le seodo minyo, représentant la tradition populaire de Corée du Nord, explore avec une virtuosité confondante l'étroite relation existant entre la technique vocale et la poésie. Heureuse idée que d'offrir ainsi la traduction des poèmes interprétés par les chanteuses (révélant un humour teinté de dérision). On a pu se rendre compte qu'il ne s'agissait pas simplement de virtuosité vocale, mais de restitution par les moyens de la voix des nuances d'un texte. C'est ainsi que lorsque, dans un poème, il est dit qu'un personnage frisonne dans le froid, la voix de Yoo Ji-suk rend à merveille ce tremblement, tout en faisant de ce "vibrato" ornementé une part essentielle de ce style. Sous nos cieux occidentaux, un grand compositeur, Henry Purcell, avait créé le même genre d'effet dans un chant "The cold song", rendu fameux par Klaus Nomi.

 

 Nos yeux et nos oreilles se sont enfin particulièrement concentrés sur Lee Chun-hee, dont Kang Hyo-joo est la disciple. Née en 1947, son chant, au lyrisme plus mesuré, reflète le style gyeonggi minyo, dont elle est l'interprète la plus célèbre. Il y a évidemment quelque chose de particulièrement émouvant d'entendre cette chanteuse exalter une poésie ancienne par une voix qui, si elle ne s'engage pas dans l'expressivité débordante d'une Yoo Ji-suk, apporte ce supplément de chaleur et de maîtrise.

 

 Une autre particularité de ce concert concerne l'accompagnement : alors qu'on est habitué à voir des instrumentistes femmes jouer de fameux instruments coréens (cithares en particulier), il est plus rare de voir trois chanteuses s'accompagner entre elles où carrément chanter tout en jouant du janggu, percussion emblématique de la musique coréenne, notamment du réjouissant Samulnori. Avec les ponctuations caractéristiques émises par les percussionnistes – et les échos nourris dans le public -, le concert apportait une raison supplémentaire de se réjouir.

 

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4 mars 2014 2 04 /03 /mars /2014 17:19

 

 

 

 

 

 

 

Abus de faiblesse

 

Film de Catherine Breillat

 

Avec Isabelle Huppert, Kool Shen, Laurence Ursino, Christophe Sermet

 

 

 Avec la réalisation de "Abus de faiblesse", adapté de son roman, Catherine Breillat a sans doute évité un double écueil : celui de l'auto-fiction, étouffante et narcissique, tout autant que le passage de l'écrit au cinéma, avec ce que cela suppose comme transposition, transformation, trahison. Prendre appui sur une expérience intime, avec sa charge douloureuse, pour mieux la subvertir par la création. Ecueil qui s'emplit d'éléments divers, aussi personnels que reliés à une certaine actualité : accident cérébral qui laisse la cinéaste hémiplégique, rencontre d'un escroc remarquable, en la personne de Christophe Rocancourt.

 

 Toute cette matière prélevée à une réalité vibrante et récente suffit en soi à faire un film. Et tout l'intérêt de l'approche de Catherine Breillat est de supposer cette trame connue, pour immerger le spectateur de plein pied dans une fiction qui se veut au fond sans développement, sans progression. Il y a en effet, dans la matière même du film, une véritable vitesse, comme si la cinéaste disposait des pions, sans se préoccuper de leur agencement par une dramatisation progressive. La scène emblématique dans le film est évidemment celle où Maud, la cinéaste interprétée par Isabelle Huppert, voit à la télé l'escroc narrant ses forfaits sans émotion particulière. Tout cela est brossé très rapidement, en deux-trois séquences, comme si, à la vue de Vilko, un miracle visuel s'opérait et qu'il n'y avait plus qu'à le valider très vite. Rapidité de la mise en place qui équivaut, plus tard, à une banalisation d'actes irréfléchis, comme la succession de plans où Maud signe des chèques à Vilko.

 

 

 Par cette sidération fascinée, c'est aussi la sensibilité de Catherine Breillat à l'endroit du conte qui transparaît dans "Abus de faiblesse". Attention déjà mise en oeuvre dans des films comme "Barbe bleue" ou "La belle endormie". Par rapport à cette dernière œuvre citée, on notera les nombreuses scènes d'Isabelle Huppert au lit, emmitouflée dans ses couvertures : il n'est pas seulement question d'une femme malade obligée d'être alitée, mais bien ce prolongement de l'état d'un corps qui se rend disponible, avec toute la mollesse requise, à un éveil dans une réalité fantasmée.

 

 Et, au travers de cette attraction pour le conte, c'est aussi la manière de Breillat de dresser des figures opposées qui jaillissent, en particulier les transpositions de figures d'ogres masculines (aussi bien Rocco Siffredi comme "ogre" sexuel dans "Anatomie de l'enfer" qu'ici Kool Shen et son corps bodybuildé en tant qu'ogre avide d'argent). En cela, le titre "Abus de faiblesse" devient polysémique en renseignant sur une relation qui n'est pas simplement fondée sur l'exploitation de la faiblesse physique d'une cinéaste, mais littéralement sur le fait qu'elle ait un "faible pour".

 

 La rencontre entre Maud et Vilko, chez elle, est riche de cette relation des corps si différents en apparence, mais dont la présence dans le cadre perturbe, un temps, le déséquilibre des forces physiques en jeu : explorant sa bibliothèque, comme Alice cheminant parmi la végétation géante, il apparaît comme un petit être minuscule, furetant tel un animal, façon "L'homme qui rétrécit" de Jack Arnold. Plus tard, devant se contenter d'un lit d'appoint chez elle, ce n'est pas tant sa masse physique qui saute aux yeux  que la maladresse d'un corps comme resserré dans un étau. Breillat prend un malin plaisir, devant cette inégalité des corps, à réajuster les tensions en jeu.

 

 Kool Shen se fond avec aisance dans l'univers de Catherine Breillat, du haut de sa stature imposante. Mélange de spontanéité brute et de distance de jeu qui sied à un rôle particulier. Isabelle Huppert, en campant une cinéaste aussi peureuse que teigneuse, trouve à nouveau un rôle à sa mesure. Si jouer un handicap physique est spectaculaire en soi, c'est dans les scènes inscrites dans une dynamique dramatique que se joue cette prouesse d'interprétation, en particulier celle où, en rentrant de courses, elle tombe et n'arrive pas à se relever. Là, le cinéma de Breillat, ordinairement voué à inscrire patiemment dans son cadre des relations humaines, atteint une intensité rare de par la vibration tragique qui se noue dans ce genre de séquences.


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Publié par Karminhaka - dans CINEMA (critiques)
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26 février 2014 3 26 /02 /février /2014 21:48

 

 

 

 

 

 

Tonnerre

 

Film de Guillaume Brac

 

Avec Vincent Macaigne, Solène Rigot, Bernard Menez, Jonas Bloquet

 

 

 Manifestement, avec "Tonnerre", Guillaume Brac a voulu prendre le contrepied de son moyen-métrage "Un monde sans femmes", très bien accueilli par la critique. Film au charme solaire, nourri par une belle qualité d'interprétation, notamment féminine, il n'était pas sans évoquer l'univers d'un Rohmer, avec une légèreté supplémentaire liée à une simplicité des caractères qui forçait l'adhésion.

 

 "Tonnerre" est tout autant un film référentiel. D'un premier long-métrage – attendu qui plus est -, Guillaume Brac n'a pas fait table rase de sa cinéphilie. Elle est à la fois le ciment de son univers et aussi - avec cette volonté de détachement qui le caractérise – l'outil qui lui permet d'aborder d'autres rivages. En cela, malgré sa tenue stylistique modeste (faite de champs-contrechamps et de plans moyens fonctionnels), "Tonnerre" devient un film plus hybride qu'on ne croit au premier abord.

 

 Exit donc, la lumière estivale de "Un monde sans femmes", voici venir la chape de plomb quasi dépressive de l'hiver où l'on avance emmitouflé ; où les corps livrés précédemment dans une dépense exaltée s'ébrouent ici avec de la maladresse, bien des hésitations dans les gestes, particulièrement ceux de Maxime. Saisi d'amour pour Mélodie, il peine à ajuster son corps à son désir – on notera en passant le paradoxe corporel de Vincent Macaigne : aérien malgré son embonpoint dans "Un monde sans femmes", emprunté malgré son physique effilé dans ce long-métrage. Le naturalisme de "Tonnerre" saute dans un premier temps aux yeux, renvoyant à un certain cinéma français (en particulier Pialat) où l'expression existentielle s'accomplit sur un substrat spatial et géographique.

 

 Mais bientôt, ce geste s'élargit pour livrer une autre référence, à coup de séquences désopilantes (l'homme qui se dépense sur le charme de Mélodie, Bernard Menez récitant de la poésie à son chien), renvoyant à l'univers d'un Jacques Rozier. Quand Guillaume Brac rompt définitivement avec tout naturalisme, c'est pour porter son film vers une dimension criminelle inattendue, déroutante. Pour autant, sa volonté d'exploration narrative trouve son point d'orgue – et son originalité – dans sa manière de restituer le paysage hivernal comme on l'a rarement vu dans un film français. Que ce soit la promenade en ski de fond ou les scènes où l'on coupe du bois, tout cela dénote une attention particulière à l'extérieur, alors que le film donnait l'impression de n'être qu'un nouvel opus cantonné dans les intérieurs, favorisant sa veine intimiste et dépressive.

 

 L'élan du film devient ainsi véritablement romantique, avec cette découverte de la cabane qui, de lieu de rêve, devient un espace de séquestration momentanée. La promenade sur le canal, avec l'accent tragique qui s'y imprime, emmène le film vers des contrées inattendues.

 

  On regrette cependant que Guillaume Brac, après être passé par des strates narratives aussi variées, referme son film sur une pacification aussi apaisante, sur fond de vision de la ville de Tonnerre. Le cinéaste, qui a si bien dressé de belles figures féminines dans "Un monde sans femmes" aurait sans doute gagné à mettre en avant celle de Mélodie qui, par son geste radical, affirmait son émancipation face à deux hommes. Mais c'était sans doute explorer une piste en trop.


 

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Publié par Karminhaka - dans CINEMA (critiques)
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